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Precepte a publié ce texte le 18/12/2008 à 01:32:34
533 Lu(s)
3 Com(s)
2 Vote(s)
Ce texte a obtenu une note moyenne de : 6.5/10

La chambre (3 sur 3)


Assise sur le rebord de la fenêtre, Élise admirait la cour intérieur de l'hôtel dont le ton émeraude des murs recouvert d'un lierre acrobate se reflétait sur sa peau blanche. Quelques plantes massives qu'elle n'aurait su nommées mais dotées de couleurs chatoyantes parsemaient un gazon tendre entre deux allées de cailloux fins. Son regard fut happé par un mouvement vif : un chat au pelage caramel avait surgi de sa cachette et tentait maintenant avec grâce de surprendre le vol d'un papillon. Élise ne songeait à rien, n'eut pas même la pensée d'être heureuse, cela se passait de mot. Sa chair, gourmande pourtant, était rassasiée ; ses sens au repos transmettaient seulement un concept unique et réconfortant, mélange de quiétude et de liberté. Quand Louis eut fini d'éponger la marre qui avait coulée jusqu'à la chambre et qu'il s'approcha tranquillement de son perchoir, elle ne reprit pas ses esprits, au moins avant d'avoir prononcé ces mots :

_ On se promène dans la cour?

Il parut gêné.

_ J'aimerais... Mais je dois y aller ma puce.

Là, les conventions que l'on adopte en société lui revinrent précipitamment à la face. Elle était à nouveau sur ces gardes mais ne releva pas la marque d'affection qu'il avait laissé entendre et qui d'ordinaire l'aurait rendue nerveuse, toute empêtrée qu'elle était dans ses justifications.

_ Bien sûr! Rougit-elle. Je voulais dire...s'il nous restait quelques instants à tuer... c'est ce que nous aurions fait, surement...

Elle se reprit et, sautant dans la pièce, elle ordonna les maigres préparatifs du départ, cherchant par ci un oubli, commentant par là la laideur de la chambre que, dit-elle, elle n'était pas mécontente de quitter. Louis se rendit près de la porte avec une démarche encore plus absurde que d'habitude. Lui laissait cette chambre à regret, sa tristesse était visible. Il passait sa mallette d'une main à l'autre, ne sachant pas trop quoi en faire, il tentait de sourire mais ses yeux mentaient. Il avait vécu bon nombre de ces départs mais ne savait toujours pas comment se comporter.

_ On se sépare ici alors, dit-il en entrouvrant la porte.

Élise fit mine de chercher une dernière fois sous le lit puis derrière la porte, et répondit « oui, oui! » sans conviction. Elle lui jeta un regard furtif en ajoutant poliment : « on s'appelle bientôt! ».

Elle venait de dire ce qu'il attendait. Ces gestes devinrent alors plus souples, il adopta une pose scénique avec son bras libre et faisait balancer sa mallette de l'autre.

_ Je ne crois pas que l'on devrait se revoir, fit-il.

_ Allons! Ronronna-t-elle, tu dis ça à chaque fois... Tu m'appelleras et comme toujours nous viendront ici, faire ce que nous avons besoin de faire. Et comme toujours, tu partiras en voulant me faire croire que c'est fini.

Elle fit une pause pour observer sa réaction. Il avait l'air idiot piégé ainsi dans l'embrasure de la porte et c'est comme cela qu'elle le préférait ; idiot et docile.

_ Pas cette fois, finit-il par lâcher.

_ Tu en es bien sûr? Sais-tu combien de preux chevaliers voudraient te remplacer dans l'heure? Je ne cède à aucun par respect pour toi, mais ne considère pas que nous vivons quelque chose de spécial pour autant.

_ C'est à ton tour de jouer, dit Louis chuchotant presque, tu n'en penses pas un mot. C'est juste plus facile pour toi de ne pas t'impliquer.

Il avait trouvé cette façon de parler bas afin de conserver son calme. Élise en fut secrètement admirative. Louis lui trouvait en ce moment une ressemblance frappante avec une vipère.

_ Appelle donc un de tes chevaliers servants, fais le accourir ici devant moi pour voir.

_ Et toi! Siffla-t-elle toute raidie, l'apparente tranquillité de Louis ayant eu raison de ses nerfs, qui voudra de toi si ce n'est plus moi? Tu penses vraiment que tu as bien vieilli? Mais regarde toi, regarde tes rides et ton menton qui pend. Qui voudra de ça, dis moi?

Il fit mine de partir mais resta simplement de dos sur le seuil. Des larmes pointaient à ses yeux. Élise aussi sanglotait, mais elle resta fière et ne fis pas de compromis ni d'excuses. Ce fut elle qui rompit le silence d'où résonnait encore la dureté de ces paroles.

_ Je suis presque une vieille moi aussi, un peu lasse, un peu usée. Je ne peux plus faire le jeu des sentiments. Alors prend ce que je te donne ou fiche le camp. Tu n'auras rien d'autre.

Louis fit entendre malgré lui un reniflement, il quitta ensuite la pièce avec lenteur. La porte se referma péniblement derrière lui. Durant tout ce temps, il avait voulu se retourner et hurler tout son amour à cette femme qui le chassait, mais cela n'aurait fait que le rendre plus pathétique encore et le départ aurait été davantage éprouvant. Il marcha sans hâte vers la sortie et s'engagea dans la rue. Le vent frais apaisa sensiblement son trouble, le tumulte de la rue le poussa à s'isoler dans ses pensées. « Ainsi donc, se dit-t-il, elle aura préférée ses habitudes à la passion. Peut être a-t-elle dit vrai : elle serait vraiment incapable d'aimer. »

Ce fut vert pour les piétons, il put traverser l'avenue sur le passage clouté.

« Il faudra que je fasse avec. Le reste de ma vie est précieux, même sans elle. »


Élise recherchait son calme. Elle alluma une cigarette et se conditionna à la déguster. De retour à son poste d'observation, elle constata que le chat caramel avait disparu. Elle s'accouda distraitement sur le rebord et des pensées presque abstraites vinrent se mêler à l'épaisse brume grise du tabac.

« Seule... tout va bien... seule et libre... »

Elle se redressa soudain car elle se demandait abruptement la raison de sa dureté envers Louis. Il était pourtant si gentil, si malléable, elle avait laissé libre cours à sa colère, à ses phrases assassines. Elle pensait en retirer du soulagement comme lorsqu'on se défoule en courant ou en frappant un sac de toile. Mais elle ne trouvait pas la paix. Elle entendait sans arrêt sa propre voix dans ses oreilles bourdonner en écho de tout ce qu'elle avait pu dire. C'était comme céder à un caprice et se rendre compte finalement que ce n'était pas ce que l'on voulait. Fallait-il que Louis ne soit qu'un jouet dont elle s'était rendue lasse? L'avait-elle tout simplement jeté pour voir comment il se briserait?

Depuis quelques temps, son ascendant sur lui devenait un pouvoir duquel elle refusait rarement de se servir. Elle sentait bien qu'il tombait amoureux, mais profitait de l'occasion pour tester son attraction. A son age, c'était une aubaine, non pas qu'elle soit vraiment vieille mais les hommes n'ont d'yeux que pour les jeunes filles de vingts ans selon elle.

« Pauvre de moi, se dit Élise, à qui vais-je plaire maintenant? » Et elle se prit à rire doucement.

Vint l'heure de partir, la location de la chambre allait prendre fin. Élise se prépara mentalement à rentrer chez elle, un lieu déserté par ces enfants depuis quelques années déjà. Tout était resté comme à leur départ, mais il manquait le bruit et l'agitation qu'elle ne pensait pas regretter un jour. La télévision tentait bien inutilement de combler cet absence. Elle pensa que Louis savait s'y prendre tout de même pour l'égayer. Il lui venait toujours un mot tendre, trop souvent d'ailleurs. En rassemblant ces affaires, elle pesta contre lui, l'imbécile qui voulait refaire sa vie par lâcheté. A lui aussi, la peur d'être seul devait peser. Mais ce n'étais surement pas une raison pour s'engager dans les méandre tortueux d'une relation amoureuse. Ni l'un ni l'autre n'en possédait la force. Élise ouvrit le placard pour attraper son sac et une masse dégoulinante s'abattit à ses pieds. Elle rit de bon cœur en constatant que Louis avait voulu ranger ici la serviette trempée dont il s'était servi pour éponger leurs éclaboussures, quelques minutes plus tôt. L'idiot! Elle se pencha pour la ramasser et s'effondra soudain sur son séant ; des sanglots lui ôtaient toutes forces. L'idiot! L'idiot! L'idiot!

Elle pleura tant qu'elle put sur le dessus de lit, la tête entre ses bras. Allait-il la rappeler? On frappa. La concierge de l'hôtel annonça à travers la porte qu'il était temps de quitter la chambre.



3 Commentaires

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@Precepte 19/12/2008 à 12:27:38

islem note ce texte: 4/10
c'est bien :B:
[Commentaire modifié par islem le 19/12/2008 à 12:27:39]
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@Precepte 19/12/2008 à 15:24:10

Merci de l'encouragement, il y aura d'autres nouvelles ; je me lance!

Amitiés
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Feindre de croire un mensonge est un mensonge exquis.
[Maurice Chapelan]
Extrait d' Amours, amour
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@Precepte 06/04/2009 à 22:59:14

lisatel note ce texte: 9/10
bonjour,
belle lecture merci :B:


La chambre (3 sur 3)