Une femme surprenante
Les propos de cette femme ne reflètent en aucun cas la pensée de l'auteur. Ceci est une fiction, pour peu que cela ne soit jamais arrivé à quelqu'un, car ici est la limite entre l'écrit et le vécu.
Je pensais qu'avant de crever, j'aurais le temps de raconter cette histoire à mes enfants, un ami, ou que j'aurai eu le temps de le confesser au père Antoine...
Je n'ai pas le choix, ce n'est pas vraiment ce que j'imaginais en me sortant de cette galère, mais je n'ai plus le choix. C'est à vous que je vais devoir le dire, c'est à vous que je vais devoir livrer le secret qui a pesé plus lourd sur ma vie que n'importe lequel des sacs d'engrais que j'entassais lamentablement chaque jour pour mon patron.
C'est d'ailleurs là que tout commence, chez mon patron. Pas au bureau non... Chez mon patron. J'avais une aventure avec lui, visites en cachette, galipettes sur le bureau et tout le tralala, un vrai festin pour une femme mariée... Je considérais ça comme ma revanche sur mon mari. Une revanche pour ces cinq années de déplacement durant lesquelles il avait allègrement dû sauter l'équivalent de la population du Liechtenstein en putes de luxe et avait appliqué le schéma du mariage accompli que vous connaissez tous : l'abstinence conjugale.
C'était bien sur une revanche jusqu'à ce que cet enfoiré parte avec l'une de ces putes, me laissant seule avec mon amant. Il avait réussi à briser tous mes rêves, même celui dans lequel il ne se trouvait pas impliqué, au moins physiquement parlant. Je ne pouvais plus dire à mon patron que je ne pouvais pas quitter mon mari car il m'aimait trop, alors de maîtresse j'étais passée a compagne, puis a femme, et enfin à objet décoratif de la salle à manger et chef cuisto. Comme si l'étincelle s'était éteinte dès que j'avais su qu'il n'y aurait plus aucune conséquence à mon infidélité, que ça n'aurait plus la moindre chance de le toucher lui et ses satanées manies.
Ce que j'ai fais après, je suis loin d'en être fière, mais c'est ce que j'ai fait, et Dieu sait qu'il est impossible de faire machine arrière une fois que ces choses là sont lancées. J'étais donc chez mon patron ce jour là...
…balancée entre l'envie de m'en aller le plus loin possible et celle de laisser s'échapper mon dernier souffle de vie, me tuer pour de bon. Je ne voulais pas d'un suicide raté. Je voulais du trash, je voulais que ça saigne. J'avais envie que ma mort se distingue de ma vie, en bref, qu'elle soit éclatante et pleine de bon sens.
Objectivement je la voulais tellement que je redécouvrais une énergie qui semblait perdu depuis bien longtemps dans les essoufflements de ma routine. J'avais le pouvoir de jouer avec la vie et la mort, et ça me rendais perplexe d'y trouver autant de plaisir.
C'est à ce moment là que j'ai compris. Je devais faire un choix entre un dernier coup d'éclat et mourir tout sauf dignement, dans un somptueux feu d'artifice de sang et de boyaux, ou attendre mon mari, et lui infliger l'équivalent de la douleur que je ressentais. En d'autres termes, c'est ce jour là et à cet instant précis que je décidais de tuer pour prendre mon pied.
J'étais perdue dans mes réflexions quand j'entendais le moteur de la bm dans l'allée, le claquement des chaussures de mon mari qui pas après pas me confortaient dans ma décision, j'allais crever ce salaud... Mais comment?
Je voulais qu'il souffre avant, je voulais qu'il supplie et implore ma clémence, je voulais être habitée d'un pouvoir dont je ne mesurais pas encore l'étendue, et je le voulais maintenant. J'attrapais les menottes dans la petite valise noire qu'il cachait dans notre armoire, celles avec lesquelles il aimait tellement jouer, et je descendais d'une démarche décidée.
- Bonjour mon amour...
Je ne répond pas, je vois son visage s'éclaircir tandis que mes vêtements volent dans la pièce, l'ultime offrande de mon corps à ses yeux, le dernier repas du condamné. Je fais glisser les menottes dans son champs de vision et j'agite cette promesse aux multiples interprétations.
Je me met à sa place, il s'imagine une petite partie de jambe en l'air, juste histoire de se détendre après la journée de travail. C'est encore plus intrigant que je ne le pensais. Au concept lui même s'ajoutent son ignorance et le caractère imminent de l'action finale, c'est l'apothéose d'un coup de tête, la réalisation tardive mais jouissive de mes pulsions refoulées.
Je suis l'Anna O des temps modernes. Pendant que je l'attache au radiateur, je m'imagine grimpant dans la tour poursuivie par ce soldat, et comme dans ce fameux rêve, c'est lui qui pleurera derrière la porte que je dresserais entre nous... Son problème à lui, c'est qu'il est déjà trop tard et que nous ne sommes pas dans un rêve, mais dans son cauchemar.
Je pense qu'il a dû remarquer quelque chose, il ne s'affole pas encore. Après l'excitation du moment, il doit se demander ce qui me prend... Tel que je le connais, il doit déjà rechercher ce que je veux qu'il m'achète et quels seront les frais, si seulement il savait que c'est ma liberté que j'achète, mon plaisir avant tout, l'extase d'un moment d'égarement.
Je vais dans la cuisine et j'attrape le couteau qu'il ne range jamais, celui avec lequel il coupe tout et n'importe quoi, sans jamais prendre la peine de le laver. Je pense à une réplique cinglante, un truc à la fois bien senti et éternel, dans la lignée des répliques mythiques du cinéma... Je ne trouve pas, je suis tellement excité et hors de ma pensée que je n'ai pas assez de sang pour nourrir et mes muscles qui se contractent sans cesse et mon cerveau qui se cherche un nouvel emploi. J'ai le couteau dans le dos, je m'approche ni trop lentement ni trop rapidement et je lui murmure doucement à l'oreille : " Je t'avais bien dis de laver ce couteau... Tu vois, même ta mort ne sera pas brillante...".
On n’oubli jamais son premier. Le regard, la peur, l’excitation… Après avoir enterré son corps dans le jardin, je me prépare une bonne tisane : ce n’est pas parce que je suis passé de femme godiche à meurtrière qu’il faut négliger mon transit. Le téléphone sonne, il semble si lointain… Le répondeur décroche à ma place et la voix de mon ex-mari retentit dans le salon. J’ai le temps de prendre le téléphone et il me parle. Il me dit : « Je ne sais plus où j’en suis, j’ai fait une grosse connerie, je veux que tu revienne ». Oh oui, je vais revenir, je lui dis : « Rendez vous sur la falaise », là où quand nous étions jeunes nous nous installions des heures durant pour nous parler, nous aimer, donner un sens à notre vie.
J’arrive sur place et sa voiture est garée non loin de là. Sa silhouette se dessine vaguement dans l’obscurité ambiante, il me tourne le dos et son regard semble perdu dans le néant de sa vie. Il m’explique tout, il a tué et torturé sa compagne. Il est devenu aussi fou que moi. Il me prend par la taille et me murmure doucement :
« Vivons de notre haine,
Vivons comme l’on s’aime… »
Tout dérape. J’entre dans une rage folle, je ne me contrôle plus et je murmure à mon tour à son oreille tandis que mon couteau pénètre son bas ventre :
« Vivons enfin sans peur,
Vivons comme l’on meurt. »
Il dérape, il a perdu beaucoup de sang. Il m’entraîne dans une chute qui semble interminable et nous nous écrasons en bas de la falaise, deux corps inertes faisant face à leur destin. Je pensais qu’avant de crever, j’aurais le temps de raconter cette histoire à quelqu’un.
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