Une vie comme une autre
Je percute un mec genre cadre sup, quelqu’un a qui on donne du monsieur le directeur toute la journée sûrement. J’ai mal pour lui puisque même son statut social évoque une image contrariant la liberté. Je lui hurle que son adéquation avec les valeurs modernes contribue au complot mondial et desservent l’humanisme, qu’il aide les autres dans la mise en place du génocide pacifiste.
Il s’en va sans même me regarder, sans même se rendre compte que j’ai de la compassion pour lui. Je lui ai quand même parlé alors que je ne parle plus à personne. Je m’engouffre dans mon univers, comme qui dirait mangé par la bouche de métro. Et puis après tout, je crois qu’il s’en fout.
A voir ces têtes figées dans un mutisme exaspérant, ce sont toutes nos conceptions et valeurs qui s’évaporent. Dès que mes pieds foulent ce sol dépourvu d’âme, je suis quelqu’un d’autre.
Je n’ai plus qu’une envie, répondre aux agressions innombrables par autant de rage et d’inconvenance. Des existences improbables croisent la mienne, on marche vite, il faut se dépêcher. Ici on ne consomme plus, on met un pied devant l’autre, la tête baissée et le regard vide. C’est ça la loi. Le premier rire vous vrilles les oreilles et la honte suinte de ces murs sals et usés.
Sur le quai, alors que je vois le dernier métro s’éloigner, je me dis que ce seront les dernières étincelles bleues qui peupleront ma nuit. La canette verte d’Amsterdam sera mon unique réel compagnon de soirée et tous les autres arrivent avant que les grilles ne ferment. Je suis enfermé dans le métro alors qu’avant, je fermais le verrou de mon appartement : il subsiste tout de même une certaine cohérence dans le système. Je marque mon territoire de manière visible et j’occupe tout mon espace vital. J’étale mes affaires mais pas trop. Les objets importants me servent d’oreiller et l’unique gant que je possède, je l’enfile sur la main qui tient ma bière.
Depuis que le silence règne en maître dans ma vie, les dialogues sont composés de gestes et de grognements. Ca me convient d’ailleurs, je ne m’en plains pas. Qu’est ce que je pourrais bien avoir à dire ? Et surtout à qui ?
Quand je demande de l’argent dans le métro, je me contente de passer parmi les normaux la main tendue. L’ébauche d’un sourire déformant la réalité, je contribue à ma manière à la désinformation : il subsiste tout de même une certaine cohérence dans le système.
J’affronte les regards parce que je ne les vois même plus, personne n’est assez fort pour soutenir cette déshumanisation instantanée. Il faut vraiment se défoncer pour vous tendre la main sans vous vomir dessus. Pour parfaire l’humiliation d’être sans domicile, je m’expose à vous tel que le destin et mes actes m’ont façonné. Tout comme vous je suis une éventualité, je remplis des statistiques dans des tableaux et c’est d’ailleurs le seul endroit où l’on peut constater que j’existe et le prouver.
J’ai fini mon demi-litre de bière, alors enfin, je peux m’endormir. Personne ne pourra me le prendre, personne ne pourra plus me le prendre : il subsiste tout de même une certaine cohérence dans le système. Quand je me réveille, il fait très froid dehors. Je le sais puisque j’ai toujours cette douleur à l’épaule gauche. Je me réveille et elle me lance, et si elle me lance, alors il fait froid. Quand je veux sortir du métro ce matin, un homme me parle mais je ne l’écoute pas. Tout ce que je sais maintenant c’est que j’aurai déjà ouvert le verrou de chez moi alors que cette putain de grille est toujours fermée.
Je trouve mon réconfort dans le signalement sonore de ma montre. Le temps n’est pas mon ennemi, loin de là. Il rassure mon corps, donne à mon esprit le dernier cadre qui subsiste et tente de réguler l’éparpillement général de ma vie. Elles sont loin de moi, les formes parfaites ; les canons de beauté ne me font plus aucun effet, et les affiches en 4x3 sur lesquelles elles posent sont mes posters. Qui donc peut se vanter de changer sa décoration toutes les semaines ?
Ils n’ont pas ouvert les grilles. Le murmure général laisse présumer une grève. Personne ne pense à nous chez les normaux. La grève les empêche de se déplacer, elle est pour nous synonyme de famine. C’est notre gagne-pain qui disparait, et ils n’ont pas ouvert les grilles. Qui penserait que comme pour le gouvernement, la grève nous fait perdre notre argent comme notre dignité ? Je suis condamné à passer la journée et la nuit dans le métro, sans manger. J’en connais qui ont un lit et de la nourriture à vie pour avoir assassiné leurs familles ou violé des octogénaires.
Je me glisse sur les voies quand ma montre indique 17h30. Je me mets en quête d’autres laissés pour compte, j’ai soif et tant qu’à rester cloîtré dans le métro, autant chercher une compagnie préparée au désastre, notre fin du monde a nous, l’apocalypse au rabais. Plus tard, des voix me parviennent dans les dédales obscurs de la ligne 9, lointaines mais rassurantes. Il semble qu’il y ait encore l’espoir de la jeunesse dans ces éclats de rire superposés. Je les vois maintenant, des grapheurs, quatre ou cinq, pas plus. Avec un peu de chance, ils auront dépensé l’argent de leurs parents dans un pack de six ou quelque chose qui se fume.
Je ne crée pas le contact, je me contente de les regarder marquer leur territoire sur les murs qui étaient nus avant leur passage, privés de vie et d’âme. Quand le plus jeune de tous remarque ma présence, il ne dit rien non plus. Il hoche la tête pour me saluer et me tend son paquet de cigarettes. Ce ne sont pas des clopes à l’intérieur mais une dizaine de joints pré-roulés bien droits qui semblent avoir été dressés à mordre la conscience. Après tout, aurais-je été sensé connaître cette autre vie, dans le seul et unique but de poursuivre la mienne dans cet agencement qui avait permis une continuité dans mon existence ? Etait-il préférable d’appréhender l’évincement de certains individus par l’indifférence ou devions-nous au contraire nous opposer farouchement à l’exclusion, et clamer haut et fort notre humanité ? Au fond nous n’étions plus très humains, relégués au statut d’être errant, faisant de nous des exclus uniquement capable de nous attirer de la pitié et du dégoût.
Je l’admets, il était plutôt évident que j’étais à plat. Mes compagnons d’infortunes étaient eux aussi forcés à arpenter ces couloirs inhospitaliers et interminables depuis deux jours à cause des mouvements sociaux. Le premier échange oral que nous eûmes fut le contact de nos lèvres sur le goulot de la bouteille de piquette, suivi quasi instantanément d’une de ces discussions sans queues ni tête.
Et le troisième jour, Dieu ouvrit les grilles. Et puis quoi ? Ils avaient cru qu’on les applaudirait pour ça ? C’est pas parce qu’ils avaient ouvert les grilles et que l’on pouvait désormais user de certaines libertés propres à l’Homme (entre autre celle de se déplacer librement) qu’il fallait ouvrir les bras et embrasser ce fonctionnaire.
Avec toutes ces conneries de grève, j’avais même pas de quoi me payer une baguette de toute façon. La lumière du jour fait probablement aussi peur que moi mais je lutte. Je n’ai pas mangé depuis plus de 48h, alors quand je taxe ces trois euros place de la concorde, je me dirige vers une boulangerie et une épicerie. Une baguette et une bouteille de piquette rouge à la main, je retourne dans le métro.
Le jeune m’avait donné deux joints, histoire qu’à défaut d’être au chaud, je le sois au moins dans mon cerveau. Je devais alors considérer la nuit, envisager sérieusement les multiples alternatives qui s’offraient à moi. Les types du Samu Social passent devant moi. Pourquoi laissent-ils quand même ces couvertures ? Eux le savent, ils savent que dire « non » est pour nous une manière comme une autre d’affirmer notre existence. Ils savent aussi qu’elles seront beaucoup mieux sur nous qu’au fond de leurs camions et ils nous déposent des sandwichs et des thermos de café.
Pourquoi font-ils ce job ? Pourquoi résistent-ils au côté pernicieux des dernières évolutions en matière de déshumanisation ? Quelqu’un leur a-t-il dit un jour : « Je te verrais bien aider hors-cadre » ? Leurs beaux parents les ont-ils regardés en s’exclamant sur leur âme particulièrement généreuse tout en conseillant à leur progéniture de fuir à toutes jambes ?
Parfois quand ils avaient le temps, ils venaient discuter avec nous et parlaient alors de sujets n’ayant aucun rapport avec la situation. C’était une jeune femme qui venait me voir et quand elle longeait le quai, je pouvais voir sa longue chevelure brune jouer avec la faible lumière ambiante. Elle semblait légère et pourtant, quand on la regardait de plus près, ses traits étaient tirés et on avait l’impression qu’elle portait tout un univers sur ses épaules. Elle s’asseyait alors près de moi et le plus banalement du monde, me parlais de cet auteur qu’elle venait de lire, et parfois de son quotidien. Elle me disait que le temps s’arrêtait quand elle aidait au centre, que tout ce qui comptait à ce moment là n’avait aucun rapport avec l’aide qu’elle nous apportait ou la satisfaction qu’elle en tirait. Il y avait juste le temps qui stoppait sa course, et l’essoufflement des mouvements ininterrompus de sa vie.
C’était le contact de cette liberté, pathologique mais attractive, qui lui donnait l’envie de revenir.
Et puis après ? Encore une fois je m’endormirai ici. Elle me dit que non. Elle me dit : « Il reste des lits là-bas ». Ils se sentent coupable pour la grève, pour notre situation. Ils ne comprennent pas que j’en suis responsable, que j’assume mon mode de vie. Tires-toi avant que ta raison ne reprenne le pas sur toi. Tu ne voudrais pas finir comme moi. Tu ne voudrais pas les nuits dans le froid et la police qui te dis de partir où que tu sois et quoi que tu fasses…
Vous pouvez consulter ci-dessous la top liste des expressions les plus demandées lors des recherches effectuées sur le web concernant la thématique du texte et des commentaires que vous pouvez lire ci-dessus.