Je suis ici
ma langue de linceul s'emporte dans tes murs perturbant l'horizon comme ces lignes au loin qu'on dit couvertes de barbelés
Je suis ici
pour te dire ces riens de l'écriture et je t'infiltre les mots sur les lèvres, à défauts de nos boissons perdues
je nierai même sous l'emprise de l'alcool que je t'aime de cette amitié qui nous fabrique
Je suis ici
chez des frères et des amis, et je n'oublie ni ton frère d'armes qui est parti ni l'ami qui s'est barré par un été pourri et qui a oublié de nous dire : " je ne suis plus ici"
et je maudis d'être celui que je suis
qui te dis ici et ce soir plutôt qu'ailleurs et dans l'ombre
ce besoin d'affronter cette fosse-lumière
aux bruits des verres qui s'entrechoquent et disent la soif de tes contours
aux silences aussi qui ne se disent jamais
à cet incessant mistral qui souffle
dis-moi l'ami
est-ce que l'on entend le vent souffler à travers les barbelés ?
l'ethnocide des habitants de ces terres lointaines, indien mon frère, que les barbelés dans les prairies repoussent jusqu'à l'anéantissement
est-ce que l'on entend le vent souffler à travers les barbelés ?
corde du diable devant les tranchées, ronces artificielles qui retiennent les corps des hommes tombés au combat dans des postures ridicules
est-ce que l'on entend le vent souffler à travers les barbelés ?
camp d'extermination nazi, la frontière brûlante d'Auschwitz entre l'espèce humaine et la bestialité
dis-moi l'ami
ce que tu voulais dire de cette mémoire que l'on se force à oublier comme les épines d'une couronne
est-ce que l'on entend le vent souffler à travers les barbelés
le coeur déchiqueté des accrocs de vies plusieurs, ne recule plus, tu es cerné de nuits bleues comme des ecchymoses qui lunes à lunes pleines pleurent de ces rires qui ne comprennent pas leurs larmes.
Je t'aime d'un ailleurs dont nous n'avons plus qu'un vague souvenir
un fil d'Ariane barbelé qui nous relie à des passés qui se réfugient dans ces recoins de mémoires inaccessibles,
qui savent tout mais qui se taisent
ne rien dire de ces brûlures de guerre,
de ces combats quotidiens avec nous-même
Ö larmes, deux couteaux qui se retiennent
un pinceau peut-être, une pince-coupante et une tenaille
et des nuits et des nuits retenues aussi
et des jours et des jours à lutter contre une quelconque oeuvre
qui ne sera jamais une oeuvre quelconque
mais déjà nos restes dans ce commun mortel
Adieu l'ami le ciel est faux
mais je l'inscris comme un mensonge utile pour cette vérité d'outre-tombe
et je suis là comme toi d'une solitude avouée
ne pleurons pas, ne pleurons plus
mais ton coeur, mais mon coeur
suivent la trace de celui qui est déjà parti
ce frère qui manque et cet ami
on ne tient plus droit
je tomberai sous le sol, les épaules affaissées et le corps raide
mes souvenirs, tes souvenirs
des idioties sans fin
comme te dire d'un sourire que tu vas souvent trop loin
tes excès, mes excès
est-ce cela qui nous rapproche?
ne nommons-rien
ces noeuds, ces barbelés, ces menottes mentales
limite des mots, dire, mots dire en moins de lignes qu'il ne faut pour le dire, ne sais plus ni écrire ni dire, perdu les clés de nos mémoires partagées, l'encre et la peinture, morceaux de nous décollés
tes yeux, mes yeux, nos larmes
et nos rires aussi à gorge déployée
et lui parti, un cri pas même un cri
du rire bordel, de l'alcool bordel
des femmes et des amis
fait chaud non, c'est quoi cette chaleur en hiver
c'est l'enfer ?
je peux toucher les flammes et le ciel aussi
je t'attends, tu m'attends
comment fait-on l'ami
je m'éteins, tu t'éteins ?
c'est quoi la nuit qui s'accroche à nos basques
c'est quoi ce souvenir qui se prend pour demain
sûrement que c'est faux tout cela
comme un cauchemar que l'on prend pour un songe
un fil de fer barbelé que l'on prend pour une ligne d'écriture
lignes de pattes de mouches
c'est quoi d'ailleurs ces bestioles qui tournent autour
une merde avant les cendres
avant que la peau ne quitte la chair
tu sais ces lambeaux de nous qui lâchent les os
ne fais plus les cent pas
ni les larmes
l'encrier se remplira seul
et la feuille aussi
mains courantes habituelles sur le livre des plaintes
le témoin est au sol et dans la poussière
donne-moi un peu d'eau et du vin aussi
je ne sais plus ce qui nous lie
il y a tant de miradors et de tirailleurs sénégalais
Putain l'ami !
dis-moi quand c'est le prochain 11 novembre