L’oisiveté, telle une vermine, consume ses vacances. Pourtant, il n’est pas de ces jeunes dont le seul loisir est de disséquer les passants. Sachant que rien en l’humain n’est étrange, il s’évertue à ne s’occuper que de lui-même. Aujourd’hui, bien que les astres lui avaient prédit un moral en hausse, il a l’impression d’avoir un clou dans le crâne ! Il se retrouve alors seul à décharger ses maux, au fond d’un café maure, seul lieu de débâcle publique!… Un dépotoir de rêves, de joies, d’exploits, d’échecs, de peines, de vicissitudes… Tout s’y boit, s’y avale… Tout s'y vomit!… Vaine est la tentative de s’extraire de ce monde. Les réalités quotidiennes, aux goûts rudes, se diluent dans toute consommation… Et on y ajoute une poudre pour avoir l’illusion de changer la saveur; de sucrer l’amer… Mais, rien à faire!
"…Et, qu'aurait-il fallu faire? Tout semble fichu !…"
"…Et dire que j'ai étudié pendant un quart de siècle!…"
"…Mais, qui aurait cru que les événements allaient prendre une telle tournure ?…"
Il aurait écouté jusqu’au dernier mot, s’ils ne s’étaient tus. A vrai dire, ses voisins de table n’ont rien dit de cela; excepté un mot chacun; un seul, craché dans un ton suffisamment significatif, pour lui permettre de deviner le reste. Ici, on n’a besoin ni d’une gymnastique cérébrale, ni d’une boule de cristal… Pour distinguer entre ce qui agite les uns et ce qui apaise les autres, il suffit d’observer l’expression de chaque visage.
Enfin, ses voisins de table ne doivent pas être seuls à se plaindre de cette forme de désillusion, ou de toutes les autres; celles qui désenchantent, qui désappointent… Celles dont il n’osera y penser.
"Il y'a une limite à tout!" se dit –il.
De toute manière, il ne prétend pas être différent. Et comme ses concitoyens le pensent, ceux ne sont pas ses problèmes. Les siens sont loin d’être en rapport avec des futilités quotidiennes. Et puis, il avoue être fondamentalement optimiste, plein de vivacité; toujours prêt à renouveler ses idéaux!… Un optimiste impérissable.
Il ne faut pas croire qu’il se contredit. Ce jour doit faire exception; une simple exception… Autrement, la gaieté ne l'abandonne jamais!…
Il pense au temps: Il est d’une chaleur accablante. Il doit être la cause de sa lassitude. Il est si sensible à tout ce qui change, tout ce qui bouge comme des nuages… Parfois, lorsqu’il pleut, il se mouille jusqu’aux os…
"Quand ça se remue, il faut être dedans, se dit-il, c'est même amusant!"
Ce qui est navrant pour ses voisins de table, c’est qu’ils n’osent pas! Ils n’osent JAMAIS… Ils se contentent de se lamenter sans cesse et justifient leur passivité, leur incapacité à la lutte contre le virus qui les vide de leur vitalité, par une morale démoralisante. Ils supposent l’existence d’une force fantomatique, prête à lâcher sur eux le couperet, au moindre geste… Vraiment Désolant!…
Du reste, pour l’ensemble, tout est à subir patiemment!…
Désolante aussi est la vie de ces jeunes chez qui le fantasme règne en despote, au point où leur esprit, aussi évolué soit-il, s’élève à la recherche d’une satisfaction ailleurs…
"Pour ce type de personnes, se dit-il, la lutte est simplement un slogan usuel, dépassé pour être repris par la nouvelle vague. Et ceux qui en parlent encore, ne le font qu'à des fins purement formelles. Une façon d'épater la populace…"
"Populace! Dites-vous? aurait intervenu quelqu'un. Mais le peuple existe. Un peuple conscient!"
"Quelque part, peut –être! Aurait répondu un autre; Mais ici, il n'y a que des consommateurs… de café."
Naturellement, il ne philosophe pas; il observe, c’est tout. Il faut bien qu’il fasse quelque chose en attendant que le fameux café arrive.
Pour ces gens "Lutte" est synonyme de "vieux mythe"; et "Révolution" rime avec «rêves aux lotions", bien parfumées, à l’eau de jasmin. Ils façonnent leur bonheur à l’image d’un produit commercial! Ils le voient sur les étalages d’une grande surface d’outremer.. Et surtout, que personne ne leur montre quel luxe choisir. Ce qu’ils aiment est indiscutable! C’est de goûts et de couleurs qu’il s’agit! Le vrai, le faux, le démodé, le dernier cri… A croire que la vérité se cherche dans la marque d’un article!
"Cette gente, aurait dit quelqu'un, si jamais elle revienne sur terre, elle se traumatiserait le crâne contre un de ces prestigieux édifices commémoratifs, témoin de leur longue marginalité!…"
"Prestigieux! dites-vous?…" aurait rétorqué un autre.
"On édifie les esprits d'abord!…" aurait conclu un troisième en réglant sa note.
"Oui! C' est ça! dit-il, un café bien dosé! Un Express, s'il vous plaît… Cela fait des lustres que j'attends!"
"Hééé!!…" réplique le garçon, en tirant sur ses moustaches; "Rien ne presse !" ajoute-t-il, avant de s’en aller dans une démarche ballante, qu’un tintamarre de chant Raï agrémente…
"Effectivement, dit-il en se relèvent, RIEN NE PRESSE!!…"