Comme si nos pas se mettaient au même andante...
- Mais... !
J'allais dire, non pas : pour qui me prenez-vous ? Cela fait trop grand siècle et puis la réponse automatique et exaspérante "Mais pour moi !" attendue... du bellâtre, beau (quoique pas sûr) mais con à la fois (ça, par contre, c'est sûr !).
Non, je lui dis avec un accent parisien, normal dans le quartier où je suis, c'est plus approprié !
- Pour qui vous... ? C'est parti tout seul, son air conquérant m'a exaspérée...
Et, lui, ce... je ne sais quoi ! Il répond, béat, mais avec l'air toujours aussi con, devinez quoi !
- Pour moi !
C'est dire si ce n'était pas grand chose. Pfffttt !
Il prend la chaise et badin, il s'assoit.
Et du même coup, il me cache la vue.
Car à la table du coin, sur le côté droit, j'ai entraperçu LES yeux, en fait le regard. Le plus renversant qui soit avec le sourire qui va avec ! Un regard qui suit toute la scène. Tranquillement intéressé avec un je ne sais quoi en plus. Ce je ne sais quoi...qui... que...
Bien sûr, je me fais la réflexion que si ç'avait été lui, enfin le propriétaire du regard, de ce beau regard, de ces beaux yeux, qui prenant la chaise pour s'asseoir près de moi... Je n'aurais sans doute pas réagi de la même façon.
Que non.
Mais ma réflexion se poursuit et je me dis en même temps, qu'il aurait, LUI, procédé autrement.
Et là, je LE vois, LUI… "Beaux yeux" esquisser un regard complice.
Je me sens mieux. Je ne vais pas me laisser gâcher ce bel après-midi... De plus... De plus, je ne me sens plus seule. Un regard de simple connivence me suit.
Je ne suis pas seule. Au besoin, il (beaux yeux...) va savoir... Déjà, je vois justement ses mains s'avancer pour payer sa note. Belles mains. De celles qui... enfin vous voyez ? Non. Vous ne pouvez pas les voir. C'est moi qui les vois.
Soupir...
Là, ni une ni deux !
Je prends mon sac, je lâche un peu de monnaie. Saisis ma veste tout en me levant. Je ne regarde même pas le bellâtre. Et majestueuse (enfin, il me semble... hem, hem !), hautaine (je me veux hautaine), indifférente (je me veux aussi…), je contourne la chaise du bellâtre, que je ne vois même plus.
Je sens ses yeux qui, furieux, essayent d'accrocher les miens.
Non, non. Tu n'auras même pas cela, lui dis-je en moi-même.
Et là, "Beaux yeux "se lève, écarte les chaises qui se trouvent sur mon passage. Et, souriant, complice, le dessin de sa bouche qui en dit long sur ma façon de traiter les goujats, quête mon sourire.
Alors que voulez-vous ?
Le désir et l'admiration que j'ai lus dans ses yeux ont fait s'entrouvrir mes lèvres.
Tout devait dire la fierté et le bonheur d'avoir pour sauveur un si beau chevalier des temps modernes.
Le soleil, printanier, de ce début d'après-midi attendait tous les promeneurs. Les allées du parc et ses arbres qui s'éveillaient aux premiers rayons s'alanguissaient. Et moi je me sentais si bien… Ma poitrine s’ouvrait aux senteurs qu’exhalait ce doux soleil.
Les bancs sagement assis sous les arbres du Luxembourg n'attendaient que d'abriter des amours naissantes.
Comme si nous nous étions connus de tout temps, nos pas se sont mis au même andante.