La pluie
La porte d'entrée s'ouvrit avec un petit bruit feutrée. Il ne fallait pas faire de bruit. Du fond de la maison, il entendit des sons étouffés de voix, le rire d'une femme. L'empreinte de sa chaussure mouillée s'imprima sur la moquette de l'entrée. Il avançait à petit pas, doucement, légèrement tremblant, tueur peu expérimenté, à la fois excité et apeuré de ce qu'il allait commettre, de ce qu'il devait commettre. Petit à petit, ses yeux s'habituèrent à la pénombre, il reconnut les lieux, l'entrée et l'horloge-coccinelle accrochée au-dessus, qu'il entendait plus qu'il ne voyait. Au dessus de lui la pluie s'abattait bruyamment sur le toit, dégringolant follement dans la gouttière. Il pensa innocemment: « Pourvu que ça se calme ou je serai trempé tout à l'heure. ».
Sur sa gauche, le sofa du salon, dans l'obscurité, paraissait un animal difforme, échoué au milieu de la pièce, inerte. Un rai de lumière donnait au téléviseur un aspect peu rassurant, l'écran luisant l'observait tel un oeil interrogateur « Qu'est-ce que tu fais là M.? Tu viens pour les tuer? Alors presse toi, tu ne peux pas rester ici! ». Il tourna la tête à droite. Ici encore, les lumières l'assaillaient, innombrables petites diodes. Tous ces appareils semblaient le presser, le pousser vers son but. Il se retient de hurler, regarda droit devant lui, la main moite, enfouie dans sa poche, pressée sur le revolver.
Encore une fois, ils avaient fait l'amour. S. s'était effondré sur le matelas, éreinté, vidé de toute énergie, le regard lointain, heureux. Elle le regarda. « Merci. » lui dit-il. Elle éclata de rire. Ce n'était pas que la remarque eu rien de drôle mais plutôt de le voir ainsi, faible, mou, recroquevillé, lui qui avait été, quelques instants auparavant l'objet de toutes ses pensées, de tous ses désirs, capable de lui donner deux orgasmes, ce Dieu amour délicieux qui déjà ne pouvait plus se lever, harassé.
Elle se leva et s'enferma dans la salle de bain en face de la chambre.
S. ne réagit pas aux rires de sa compagne. Il atteignit péniblement l'ordinateur posé sur la table de chevet. « Musique! ». Les mains passées derrière la tête, les yeux tournés vers le plafond, il ne pensait plus à rien. Dans la pièce d'à côté, la douche coulait bruyamment puis devient un long murmure qui le plongea dans un demi-sommeil.
Devant lui, la porte du couloir était entrebâillé. C'était de là que lui parvenait les bruits. De dehors, caché sous la fenêtre, légèrement ouverte de leur chambre, écrasé par la pluie, il les avait entendu faire l'amour. Et cela avait duré longtemps. Il l'avait entendu gémir, crié puis lui parler tendrement. Et lui, qui devait certainement, la toucher, la caresser, embrassé son corps! Il ne pouvait plus entendre tout cela et il s'était décidé à rentrer. Maintenant qu'il était tout proche, sa colère était redescendu mais il leur en voulait de se comporter ainsi, il leur en voulait de s'aimer et c'est pour cela qu'il était venu, pour leur montrer à quel point ils le décevaient. Malgré sa peur, il savait se maîtriser, au moins maintenant. De sa main gauche il tira la porte à lui, sans bruit. Toujours dissimulé par la moquette qui masquait le bruit de son pas et par l'obscurité, il pénétra dans le coeur de la maison, dans leur cocon, tout chaud, vibrant d'amour. Il sentit que l'atmosphère l'enveloppait, le réchauffait. Il perçut l'amour, le plaisir qui régnait ici. Il se délecta de cette ambiance, de cette chaleur. Il se sentait comme dormant dans du coton. Son corps entier se mit à frémir lorsque la mélodie, la voix de Tracy Chapman résonna. Enfin il était bien, heureux, drogué pour la première fois, drogué de bien-être. Et soudain, sa main droite frôla l'arme dans sa poche. Le contact froid, dur et meurtrier du revolver le fit reprendre ses esprits. Sa tête cessa de se balancer en arrière, il reprit enfin le contrôle de son corps tout entier. Il avait retrouvé son but premier.
L'arme sortit du manteau, se balançait au bout de son bras. Il passa devant la porte de la salle de bain et s'arrêta net. L'eau ne coulait plus dans la pièce close. Après quelques secondes de malaise, elle se remit bruyamment à couler. A cet instant, il douta de devoir la tuer après S. « Non... C'est elle qui doit comprendre. Tu dois la punir en dernier. » Il fût légèrement inquiet de ne rien entendre d'autre dans la pièce que le bruit de l'eau. Il resta là, vulnérable car visible pour la première fois. Puis il se reprit et avança rapidement vers la chambre. L'écran éclairait seule la pièce. L'homme, allongée sur le dos, semblait dormir. Il baissa les yeux à la recherche d'un objet lui permettant d'étouffer le bruit. Un oreiller gisait au sol. La vue de ce coussin l'emplit une nouvelle fois de colère. « Comment ont-ils ainsi pu se débaucher? » Il s'en saisit. Innocemment, l'homme dans le lit se tourna, dos à cet inconnu, à cette force vibrante de haine. En quelques secondes ce fut fait. Un genou sur le lit, le corps jeté en avant, la pression formidable de ses deux mains réunies étouffa violemment le dormeur.
L'ombre ne céda pas sous les spasmes désespéré.
Il sentit à quel point il transpirait mais il était emplie d'une telle force qu'il se sentait tout puissant. Il pouvait, il savait les punir maintenant. Il en avait acquis le droit et aucun d'entre eux ne pourrait plus lui résister. Il perçut pourtant un changement autour de lui. Le bruit de la douche s'était une nouvelle fois interrompu. Il était pourtant persuadé de ne pas avoir fait de bruit mais la crainte terrible d'avoir était entendu l'envahit. « Qu'est-ce que ça change de toute façon? Tu dois bien la punir aussi non? Alors vas-y, montre lui! » Il appuya une dernière fois le coussin sur le visage sans vie de l'homme, saisit le revolver et se releva.
Immobile sur le pas de la porte, il attendait qu'elle sorte.
Un sentiment de gène la taraudait. M. s'était senti mal tout à l'heure. Comme si il y avait quelque chose, quelqu'un d'autre dans la maison. Elle avait arrêté subitement l'eau, le souffle coupé, épiant un mouvement, une ombre sous le pas de la porte. Dehors, la pluie tombait à verse. Elle entendit cette chanson qu'elle aimait tant « Talking about a revolution ». La mélodie bien connue la rassura et le jet d'eau se remit en marche. Ce genre d'anxiété lui rappelait les histoires de gamines qu'elle entendait et racontait pour se faire peur les soirs comme celui-ci quand elle dormait chez une amie étant plus jeune.
La douche lui faisait du bien après l'amour. L'écoulement brulant inondait son dos, son ventre. Le liquide puissant et torride la lavait tout entière, la débarrassait de cette peau faite de sueur, de stress, de peur aussi subitement. Son corps tout entier était imbibé d'eau. Après dix longues délicieuses minutes, elle sortit, lavée, pure, fatiguée. « Une bonne nuit de sommeil achèvera de me combler. » pensa-t-elle. M. se sécha, enfila son peignoir et sortit.
Il tremblait d'excitation. Il sentait la rencontre, leur rencontre approcher. Il devint soudainement plus lucide, tout lui paraissait extrêmement fluide autour de lui. La musique, le concert de la pluie au dehors, la salle de bain d'où ne parvenait plus le bruit de l'eau. Ses yeux perçants et froids dévoraient la porte en face de lui. Il souriait. Un sourire acide, criminel lui barrait le visage. Maintenant elle serait puni. Il se souvenait pourquoi elle devait l'être. Deux jours auparavant, il était passé devant leur maison. Et il l'avait vu debout, la main levé. Elle saluait son mari alors qu'il allait au travail. Il avait lu alors, sur son visage, de l'amour, un bonheur qui ne lui plaisait pas. Il ne pouvait comprendre comment, ni pourquoi ils étaient heureux. Il l'entendit chantonner en soratnt de la douche. Sa colère était alimenté par le sentiment inconcevable qu'il les admirait. Il voulait être comme eux. Il aurait aimé pouvoir se réjouir de la même façon qu'eux. Il entendit le bruit de ses pas menus qui approchaient. Surtout, il l'avait trouvé belle, désirable car amoureuse. C'était cela qu'il voulait punir. Il voulait lui montrer qu'elle n'avait pas le droit d'être ainsi alors que lui n'y avait pas droit. Elle ouvrit la porte.
Elle ne vit d'abord rien en sortant. La pénombre du reste de la maison tranchait avec la lumière vive de la salle d'eau. Elle distingua l'éclat d'un objet dans la nuit, une lueur froide, immobile, à mi-hauteur du sol. Elle entrevit le revolver, une main, un bras, un corps tout entier. Un visage. Un visage qui la terrifia à tel point qu'elle ne put crier. Aucun son ne sortait de sa bouche ouverte. Tout son être, tétanisé, ne lui répondait plus. Il lui sembla que leur face à face se prolongeait pendant des minutes, des heures. Elle n'en pouvait plus de voir cette face obscène, souriante, ce petit homme qui la regardait intensément. L'arme décrivit une courbe dans les airs, s'arrêta pointée vers elle. M. sentit quelques chose se débloquer en elle. Sa main se leva devant son visage, ridicule opposition instinctive, balayée par la fatalité de cette mort qu'elle pouvait voir par le minuscule orifice du canon.
Enfin il allait pouvoir accomplir ce pourquoi il s'était tant affairé ces jours derniers. Après avoir vu cette femme si heureuse, M. comme elle s'appelait, il était venu se repérer et il l'avait fait en toute discrétion. Il était très fier d'avoir réussi à entrer dans la maison la veille alors qu'ils étaient tous les deux sortis. La porte d'entrée s'était laissé faire comme ce soir. Il avait découvert leur intimité, il avait tout visité, tout inspecté. Et cette fouille n'avait cessé d'alimenter sa colère profonde contre eux. Tant de photos où ils souriaient tous deux, tant de lettres, de courriers doux cachés dans leurs tiroirs, cachés pour qu'il ne puisse pas les trouvé! Mais c'était raté! Il voulait que tous les deux soient punis dans cette maison qui semblait leur apporter tant de bonheur. Il voulait qu'enfin son jugement s'abatte ici, dans leur nid et qu'ils comprennent, qu'ils sachent qui il était, ce qu'il pouvait faire pour mettre fin à cette joie obscène, intimidante et méprisable. A l'abri dans un taillis, il les avait attendu sagement, figé. Quand ils étaient rentré, il avait pu les voir, tout proche de lui. Et une nouvelle fois, il se sentait supérieur à eux car lui pouvait presque les toucher, les sentir alors qu'eux n'imaginaient même pas la promiscuité d'avec leur juge, leur bourreau.
La porte la dévoila soudainement. Comme un ange, imposante devant la lumière aveuglante de la salle de bain elle parut. Sa crainte l'envahit à nouveau devant cet être magique qu'il avait devant lui. « Non arrête! » Cette fois là, il ne se laissa pas emporter par ce sentiment de jouissance qu'elle lui procurait, que la maison lui procurait. Il l'a vit telle qu'elle était, grande, longiligne, maigre en fait. Ses côtes saillaient imperceptiblement. Elle semblait écrasée par le poids de son vêtement qui la dévoilait presque entièrement alors que ses mains se balançaient le long de son corps. Son poing crispé sur l'arme se pointa vers cette femme, condamnée, déjà morte. Le bras trop collé à son corps, la première balle alla se loger dans le haut de la cuisse. Elle s'écroula sans un cri, sans une parole, fixant toujours avec terreur le visage de cet inconnu. Il s'avança comme dans un songe, tira une nouvelle fois, encore une fois. La fenêtre entrouverte de leur chambre n'y fit rien. Personne dans les environs n'entendit le chargeur se vider dans la maison de S. et M. Le bruit de la pluie, criminelle complice, étouffait tous les bruits cette nuit là.