Yugen
Pas un mot n’a franchi le seuil de leurs lèvres.
Et pourtant….
Au même instant, dans une symbiose parfaitement orchestrée, s’envola leur rire à l’unisson.
Bien vite, elle mordit dans son index droit, les épaules encore secouées de spasmes, lui joignit les mains le long de son arrête nasale, dans se geste de prière.
Leurs regards s’étaient lâchés, leurs gardes ainsi baissées.
Elle jeta un coup d’œil circulaire, sans doute confuse de ce fugace tapage involontaire.
Lui se rassit, ses yeux pétillaient de milles feux, le masque de sévère austérité était tombé, révélant un homme redevenu enfant le temps d’un éclat de rire. Quand il riait son visage s’éclairait, cet homme faisait penser à ces danseurs théâtraux du japon, capables d’exprimer dix sentiments différents à la minute, au plus grand plaisir de leur public.
Il se faisait tard dans cet après midi.
Quand bien même l’on aurait prêté attention de ces deux énergumènes, pour le moins atypiques, aurait on pu savoir quelle relation était la leur ?
Si leur complicité était évidente, une distance certaine animait leurs échanges, tels ces êtres qui se connaissent parfaitement mais ne se reconnaissent.
Peu à peu, le troquet se vidait puis se remplissait, les clients se relayaient en vagues successives.
Au fil des commandes le cafetier était passé du coca, à la bière, à présent au kir et au pastis….
Pour certains qui en étaient déjà à leur 3ème verre, si leurs esprits ne distillaient pas encore de vapeurs éthyliques, leurs vessies, elles ….
Lequel des deux, rompit la trêve du silence, quels furent les premiers mots qui suivirent cet interlude ?
Il alluma une cigarette chipée dans le paquet de la jeune femme, puis leva la main en signe d’appel du serveur.
Le front de la jeune femme s’assombrit, lui s’en amusait visiblement.
Son cellulaire tinta, il se retourna sur son siège pour y répondre. Sa mine se renfrognait au fil de la conversation téléphonique, tandis qu’elle suivait avec un vif intérêt le vol d’une mouche.
C’est à cette occasion que,Lilas, la fille du patron, captura son regard, la jeune femme lui sourit, quelque chose de chaleureux, d’incroyablement humain, transperça la petite fille.
Cette cliente la regardait comme si elle décelait quelque chose de bienveillant en elle. C’était réconfortant, doux, chaud, sécurisant.
Lilas s’aperçut alors d’une étrangeté : les yeux de la jeune femme étaient de la même teinte d’ambre que ceux du Père Christian.
La rue s’animait de passants plus ou moins pressés de rentrer dans leurs modestes pénates….
Un groupe de lycéens surexcités, entra et se dirigea avec force de rires et de cris vers les flippers et autres jeux.
Les jeunes filles couinaient en s’imaginant irrésistibles, prenaient des poses à la dernière lolita en vogue, dans une grotesque pantomime ;
Les garçons quant à eux, comme leurs pères avant eux, faisaient les paons devant elles, les fanfarons.
Ainsi rien ne changeait dans ce jeu de la séduction, si ce ne sont les tenues vestimentaires, les coiffures, les fards…
Eternelle pantalonnade des premiers émois….
Bien sûr, le fils du patron ignora son père magistralement, se ruant lui aussi vers les jeux vidéo.
Il passa derrière le comptoir, servit ses amis et s’empara d’un coca, avec une paille, coinça la bouteille entre ses jambes, et sirota l’équivalent de 5 morceaux de sucre, les mains ainsi libres d’actionner les manettes.
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Lilas attrapa son cartable Dora, en sortit un cahier Dora, un stylo Dora, et s’installa à cette table du fond, à nouveau disponible.
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