Je suis incapable de tenir ma langue. Tout le monde vous le dira: elle me fait défaut et me trahit sans arrêt. Bien longue et trop pendue, elle déverse à mon insu le flot immature de mes désirs. Que faire alors - la couper ? Voila une bien drôle d’idée – car si maline et si coquine, son usage m’est fort utile. Tiens donc! voila qu’il faudrait la contenir. Comment diable fait-on ? Si mon esprit est aussi rapide que le lièvre, il ne fait aucun doute que ma langue, dans ce jeu habile, s’en trouve confiante et pleine de sureté : elle gagnera la course à tous les coups. C’est alors que je fume – par là, je l’empoissonne et l’étouffe - voila de rudes manières me dit-on. Certes, mais mon esprit s’en trouve ravivé et - de grâce - le voila qu’il se met à méditer:
« Qui suis-je pour trouver la force et la rigueur dans ce que elle trouve par la souffrance et la douleur ?»
Et ma langue :
- Tiens ! Lui qui n’est ni chair ni sang parle? Et médite ? Le poison de la fumée le fait délirer, cela est certain! Restons en là - conclut ma langue qui point ne daignait répondre plus à ma pensée. Dorénavant, je n’obéirai que selon ma propre volonté. Si cela n’est point dans votre plaisir, je vous en pris, intervenez !
Pris au dépourvu, mon pauvre esprit crie tout son courage et sa fierté.
- Tant mieux, dit ma langue, votre silence est fort éloquent.
S’en allant bien en chair et toute pendu ma langue continue ainsi :
- Voila la preuve de ma toute puissance. Qu’est ce que l’esprit sans la matière ? N’est-il pas tenu pour sûr que sans moi la pensée n’est rien ? Je contrôle et je décide! Voila se que déclare ma langue.
Quelques instants, un silence et un coup de main fort habile de son ami la volonté, mon esprit se met à désirer le silence. Ma bouche fermée - ma langue piégée : elle devait admettre son échec.
Ceci fait, mon esprit haut et fort se met à penser :
« Si dans le bruit et le palpable je ne peux te le dire alors c’est par le silence et l’immatériel que j’exercerai sur toi ma volonté. »
Plus de force et plus de rage se font sentir dans les moments de solitude. Si la compagnie, le partage et l’amitié sont unis par de puissantes forces, alors davantage d'intensité est nécessaire à l'homme solitaire qui désire d'elles qu'elles se repoussent.