Cela fait environ deux ans, maintenant, il a emménagé en Espagne, où il prétend, tant bien que mal, faire des études de français, dans un utopique désire d’un jour devenir professeur de français. Quant à elle, ça faisait plus ou moins deux ans aussi qu’il n’avait aucune idée de ce qu’elle devenait, jusqu’à-ce que part enchantement (la véritable raison est trop trouble encore pour être citée) elle apparut un beau matin à sa gare et dans sa vie à nouveau, en échange linguistique sur le sol espagnol pour six mois, c’est-à-dire, plus ou moins à porté de main. Parce qu’en réalité, elle logeait près de Madrid et lui vivait dans les profondeurs chaniennes de Grenade.
Cela dit, ils s’étaient revus quelques fois déjà et l’on peut avancer, sans trop risquer de se méprendre, que les choses avaient plutôt bien repris entre eux, du moins nettement mieux qu’elles ne s’étaient arrêtées deux ans auparavant. Dès lors, ils projetèrent l’idée d’un voyage au Maroc, dans la belle Marrakech pour être exact, et ils projetèrent cette idée tellement fort, qu’ils finirent par se retrouver à l’aéroport de Madrid, lui ayant passé une bonne demi douzaine d’heures coincé entre deux sièges de bus, et elle fraîchement descendue du train de proximité aux sièges assortis aux wagons : bleu azur ; billets en poche, près à embarquer, à destination de Marrakech.
Il avait creusé profondément toutes ses poches, même celle de pantalons qu’il ne portait plus depuis une année au moins, pour se permettre se voyage et partager avec elle toutes les surprises ensablées que peuvent nous offrir le Maroc et son soleil tapant. Il était même rentré in extremis dans le petit village andalou de ses parents, deux jours avant, pour travailler quelques heures dans le traiteur de son père, unique possibilité pour payer la traditionnelle chambre marocaine du ryad, en plein centre de la Médina, et avoir de quoi manger et boire, entre deux visites, plus ou moins culturelles, et trois parties de jambes en l’air. Ils passèrent indubitablement cinq merveilleuses journées sur le territoire marocain et leurs nuits de passion flottent encore dans les airs.
Lorsqu’ils atterrirent, de retour à Madrid, l’aéroport prenait à nouveau ce goût salé, trop salé, de ceux qui dessèchent la bouche, et l’heure de se dire à la prochaine sonnait lourdement son glas au-dessus de leurs petites mines attristées, que l’on n’arrive plus à déchiffrer, à savoir si elles sont sincères ou non. Il avait cette putain de sensation, si bien décrite dans un film de Klapisch : qu’ils passaient plus de temps à se dire au revoir, qu’à se voir vraiment. Leurs chemins se séparaient une fois de plus, malgré tout ça. Elle allait reprendre son train de proximité et lui monter dans son autobus d’éloignement, en direction du Sud. Selon toute évidence, ils s’embrassaient et s’embrassaient encore, une dernière fois, puis s’embrassaient encore, et retombaient à nouveau ; ils sont (étaient ?) du genre difficile à décrocher ces deux là. Enfin, ils se séparèrent et partirent chacun dans leur direction, ils se regardèrent peut-être une dernière fois, seulement si elle se retourna, sinon, il la vit s’éloigner, jusqu’à ce qu’elle fut avalée définitivement par la masse pressée, en retard. Il arriva au guichet, le sac à dos tombant, parce qu’il s’était lui aussi laissé presser et demanda son billet. Son bus part dans une heure, plus ou moins bonne nouvelle, ça dépend de l’humeur générale des transports publics espagnols. Il sort de sa poche arrière son portemonnaie de cuir foncé, qu’on lui avait offert quelques mois auparavant en lui recommandant vivement de toujours acheter des portemonnaies de cuir de bonne qualité, parce que ça vaut vraiment la peine. Il l’ouvre en deux et farfouille dans le compartiment à billets de banque : rien. Il se décide à ouvrir la petite poche à monnaie, sachant déjà à son grand désarroi que jamais il n’aura pareille somme en pièces de monnaie : trois, ou peut-être bien quatre, centimes d’euro.
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