La journée avait été aussi maussade que le temps et mon humeur s’en était particulièrement altérée. Moi qui suis d’un naturel posé et réfléchi, j’avais éprouvé le besoin de chercher chicane à d’aucuns qui croiseraient (même et surtout par inadvertance) mon regard. Du livreur DHL au pain au chocolat de mon fils, tout avait réussi à me faire sortir de mes gonds.
Il y a des jours comme ça où rien n’est différent et où tout vous semble futile et inutile. Le moindre déplacement d’air vous invite à vous rappeler que votre vie est statique, sans surprise, et qu’il en sera encore ainsi demain, après demain, dans une, dans deux, puis trois décennies, encore et encore...
Alors que vous n’aspiriez qu’à la plénitude, vous haïssez à présent ce calme et cette sérénité. C’est là toute l’absurdité de l’être, s’acharner à réaliser des rêves qui se révèlent un matin chimères. Le pire étant que vous êtes le seul artisan de vos réussites qui ne sont que prochaines défaites.
Mon moral d’acier me pesait malignement sur l’estomac ….
J’alignais quelques mots sur mon pc de fonction, la mine renfrognée, la tête dans ces cumulonimbus annonciateurs de l’orage qui ne tarderait pas à éclater. Je me mis à travailler d’arrache-pied espérant ainsi me délivrer de ce sombre et inopportun mal-être.
Même le café me semblait fade, aussi noir et pourtant insipide, pur arabica, de « commerce équitable » pour la bonne conscience de quelques crédules pour ne pas dire crétins. Après le bio, l’équitable… A quand la prostitution enfantine bio ou équitable ?
Mon existence m’apparut soudain comme une pâle copie de la réalité, comme si je vivais en parallèle de mon image. Sans doute à cause ou grâce à cet amour propre qui aujourd’hui m’empêchait de « faillir » au rôle social que je m’étais distribué, mais de composition il n’était plus, il me fallait me rendre à l’évidence. Ainsi je m’étais piqué au jeu, m’étais absorbé à devenir, quelque part aussi à paraître… J’eu la fugace impression de voir un jumeau de moi qui, narquois, se raillait de mes succès…
Je chassais vite cette image et décrochait le téléphone que je rabattis d’un claquement sec (et pour le moins violent) alors que ma femme me suggérait avec causticité de me remettre à fumer. Celle ci ! Avec ses conseils, ses jérémiades, ses cajoleries hypocrites… Sa dernière trouvaille : partir aux Bahamas ! Moi, j’aurais préféré une bergerie perdue, coincée entre des rochers à flan de montagne… Mais non ! Inutile d’en discuter… Elle sait ! Elle sait toujours ce qui est le mieux pour nous. C’est vrai, j’ai pris l’habitude de lui laisser choisir les destinations de vacances, au début pour lui faire plaisir, puis pour la combler, à présent pour avoir la paix. Cependant je la soupçonne d’avoir choisi cette destination (une des plus onéreuse de cette année), non par aspiration mais par vantardise. Je l’imagine se pavanant devant ses « copines » : « Cette année les Bahamas….oui c’est HORS de prix, mais Nous pouvons nous le permettre…. ».
Elle dit Nous pour parler de moi, Nous avons repeins la cuisine… Nous avons taillé les rosiers… Nous avons posé le carrelage nous-même… Nous avons acheté la dernière Renault … Je suis sûr qu’elle me décrit comme un époux modèle, qu’elle me prête un personnage destiné à faire pâlir ses collègues d’envie.
D’envie ! Quelle ironie ! Car d’envies, de désirs, de rêves, de projets, il n’y a plus.
Et merde ! Je deviens sévère et quelque peu mesquin… Me serais-je aigri ? Non je ne pense pas, je me demande si la confusion est une étape nécessaire à la lucidité...
J’éteins mon PC, courir me fera du bien, une bonne poussée d’hormones devrait m’apaiser et semble tout indiquée voire nécessaire… Quoiqu’à l’instant présent, j’aurais plutôt envie d’un double « sans glace, merci » et d’une cigarette…
Mais je me suis forgé une ascèse de vie basée sur l’adage d’un corps sain etc…
Il pleut des cordes ! « Un temps à ne pas mettre un chien dehors » Parfait ! Exactement ce qui me sied ! Evidemment ! Un fax… Commande urgente ! Et pourquoi pas pour hier, aussi ! Il est bientôt 19h, si je n’ai pas envie de rester au bureau je n’ai pas envie non plus de rentrer….
Et l’Autre… Que fait elle ? Où est elle ? Cette fille m’exaspère ! Tantôt sensible, drôle, subtile, aussitôt stoïque, froide, hermétique… Ce n’est plus une carapace, c’est une armure qu’elle porte !
Et puis j’en ai marre de penser à Elle ! A peine jolie, avec ça !
Enfin, mimi quand même avec ce sourire et ces yeux qui pétillent de malice… Elle me fait marrer, avec toutes ses mimiques, on lit sur son visage ses moindres pensées, en dissimule-t-elle beaucoup et lesquelles ? Elle est parfois attendrissante si souvent déroutante, imprévisible. Fougueuse comme une enfant, charmeuse aussi, sans doute rêveuse.
Et puis …j’en ai marre de penser à elle ! Qu’elle aille au diable !
C’est vrai quoi, moi je ne lui ai rien demandé ! Qu’attend-t-elle ? C’est juste une image sur papier glacé, un éclat de rire, rien de plus. Elle me semble parfois si fragile et si forte à la fois…
De toute façon, je n’ai rien à lui offrir, d’ailleurs il n’y a rien qu’on puisse lui offrir.
Elle a tout… Même un mari ! C’est dire ! Quel #*****# ce doit être celui-là ! Enfin bon, ce n’est pas mon problème… Je m’en contre fiche éperdument . Qu’est ce que je pourrais en avoir à foutre ?
Elle est absente. A quoi pense t’elle ? De qui rêve-t-elle, blottie dans les bras de son cher et tendre époux et… amant… La crapule !
Bon, je viendrai demain matin de bonne heure pour achever cette commande.
Cette nana me prend la tête … Allez, sors de mes pensées ! Tu n’as rien à y faire ! Y’a pas de place pour toi dans ma vie ! D’ailleurs c’est toi qui es partie Tu m’as laissé là. Au petit matin comme un rêve inachevé… Mais je m’en fiche !
Il pleut encore… toujours…
Elle aime la pluie… Elle serait servie….
Où sont mes clefs ? Ok… Cellulaire… Dossiers empilés… Tasse rincée… bureau rangé… 19H30…La bonne heure pour un footing.
Et l’Autre avec ses a priori…
Quelle casse-pieds ! Je suis content d’en être débarrassé ! Elle se croit maligne… n’est qu’arrogante. Pourquoi je perds mes neurones et surtout mon self-contrôle en pensant à cette gonzesse ?
Veste enfilée, bureau refermé, un petit sprint pour atteindre la voiture (Qu’est ce qu’il tombe ! Des hallebardes !), vite ouvrir la portière, se mettre à l’abri…
Essuie–glaces…
Elle est là… Face à moi de l’autre côté du pare-brise… Trempée, grelottante…
Si je ne l’entends pas, je lis sur ses lèvres : « Vous me manquiez. »
Je ris… Je crie : « Tu es à tordre ! »
« Le cou ? »
Un soupir… « Oui »