Ce que j’ai accumulé de vie jusqu’à aujourd’hui n’est qu’un ramassis de frasques maladroites. J’ai heurté tant de chaises, tables, portes et autres meubles divers ; et détruit tellement d’objets de tous types par inadvertance, que j’ai été contraint à me rendre face à l’implacable évidence : je suis maladroit.
L’illumination eut lieu il y a assez longtemps déjà, après de maintes observations plaintives de mes parents et amis, tant et si bien que, peu de temps après m’être rendu compte de mes limitations malhabiles, je décidai que la situation ne pouvait point perdurer sans tentative d’amélioration quant à mon étourderie. C’est pourquoi j’ai mis en marche un véritable protocole du mouvement dangereux, c’est-à-dire qu’à chaque instant où je dois prendre entre mes mains un objet de constitution relativement fragile à très fragile (j’évite autant que possible tout contact avec ceux portant la dénomination extrêmement fragiles), ou que je me trouve, à l’insu de mon plein gré, au milieu d’une boutique regorgeant d’objets de verre, cristal, porcelaine et autres matériaux prohibés à ma proximité ; j’enclenche un véritable engrenage de prudente précaution, quant aux réactions prochaines de mon corps. Ce que la majeure partie d’entre vous prenez entre vos mains s’y sent comme dans une illusoire sécurité inconsciente ; pour ma part, c’est une véritable conscience de la probable catastrophe qui guide mes faits et gestes. Inutile d’ajouter que c’est un labeur quotidien, ce qui pour vous paraît évident dès la première prise en main, dès lors, mon handicap m’empêche de progresser en pleine liberté dans un monde où d’autre individus sont impliqués.
En effet, si je n’étais pas si souvent contraint à participer à de banales situations sociales, cela ne me dérangerait pas plus que ça. Il est bien entendu que s’il m’arrive, dans un moment d’égarement et de perte de concentration, de casser quelque verre que ce soit chez moi, je laisse échapper une injure à son égard, afin de soulager la montée d’adrénaline provoquée par le trop tardif réflexe et la vaine tentative de rattrapage, mais enfin ce n’est pas si grave. Je passerai un bon coup de balai, jusque sous le sofa si c’est nécessaire et à peine une heure passée, j’aurai déjà fait omission quasi-totale du regrettable incident. Or, quand cela m’arrive chez quelque connaissance, récente ou de longue date, lorsque je trébuche contre une chaise, qui avait, par une astuce méconnue de mes services, réussi à se faire indécelable à mon acuité visuelle et que, dans ma détresse, je tente une ultime accroche salvatrice avant de tomber dans l’abîme de la gaffe, celle-ci s’avérant être étroitement liée avec le semblant de commode, présent sur ma gauche, ma mauvaise main qui plus est ! ; faisant trembler cette dernière dans un fracas de ramasse-poussière décoratifs, je vois alors déferler du haut de l’imitation de meuble ancien, d’entre les siens, une urne, dans laquelle reposaient jusqu’alors, bien évidemment en paix, les restes calcinés de sa récemment défunte grand-mère, qui vient s’écraser sur les planelles fraîchement récurées, déversant telle une machine de chantier son amas de sable gris en barricades avancées de no man’s land tout autour de moi ; il semble évident que beaucoup plus de temps m’est nécessaire pour me défaire de l’humiliant souvenir et me réconcilier avec mes capacités physiques, et demander pardon, même en y mettant autant de sincérité que le peut un être humain incapacité, n’est jamais que trop peu suffisant pour apaiser, ne serait-ce qu’à peine, la détresse de la connaissance précitée, en plein scabreux jonglage sentimental entre le désir ardant de me faire manger mes dents et le fait que jusqu’à ce moment je lui parus être un fort sympathique personnage ; c’est toutefois ma dernière alternative pour ponctuer de manière éduquée les sinistres événements qui viennent de dérouler leur pellicule d’ancien film comique, où l’enchaînement de catastrophe, plus inimaginables les unes que les autres, retentit comme un art.
En revanche, ce genre de maladresse peut être extrêmement drôle à partager en société, pour autant que la victime dont il est question ne jouisse pas réellement d’une valeur affective de la part de son propriétaire, ni monétaire de la part des taux de changes internationaux et de la valeur oscillante des matières premières. Mais, ce que les personnes possédant des facultés dans ou au-dessus de la moyenne, quant à attraper et déposer des objets avec leurs mains, peinent à comprendre, c’est que pour l’individu qui pratique un véritable travail quotidien de contrôle et maîtrise de soi, cela sonne le glas d’une terrible défaite, d’une chute d’aussi haut qu’il pût avoir gravi l’échelle des journées sans maladresses entraînant la destruction totale ou partielle d’un objet. Pour ma part, je ne puis tomber plus bas, ayant à mon actif de cette semaine deux verres traditionnels et ayant pris part il y a peu à la décomposition en parties inégales d’un cendrier jaune. Bien entendu, je me plairai à partager vos rires, en effet, je ne vais tout de même pas fondre en larmes parce que j’ai cassé ton maudit verre Mickey Mouse, ou ton affreux cendrier orné de fleurs.
Quant à ce qui se réfère aux différents chocs affligés quotidiennement à divers types de meubles, encadrements de porte, portes elles même, murs et autres lampes suspendues bien trop bas, je m’enhardis à supplier un soupçon de compassion, car il est incontestable que nous déambulons sans attaches dans un environnement trop encombré, dans des dimensions qui nous dépassent et de loin. Ainsi, le pauvre bougre qui n’atteint pas le niveau optimal d’habilité, équilibre, situation dans l’espace et sens de l’orientation se voit forcé bien malgré lui à rencontrer régulièrement dans sa progression des obstacles plus ou moins douloureux.
Ajoutez à cela de régulières doses de THC et vous obtiendrez un cocktail décapant, déroutant, déstabilisant, qui convertit n’importe quel voyage banal en véritable expédition en plein cœur d’une jungle tropicale des plus sauvages.