Dès le jour où il découvrit Serge Gainsbourg et que son ouïe se fit si fine qu’il fut capable de s’imprégner comme il est dû de son extrême richesse sémantique, mon ami hispanophone de naissance, Misosófos, souhaitait avidement démarrer un jour une carrière en Île-de-France comme Poinçonneur des Lilas. Il laissait ses organes auditifs se délecter sur les paroles de l’artiste si fréquemment, que sa déception n’en fut que plus lourdement aggravée lorsqu’il découvrit avec épouvante qu’il n’est aujourd’hui plus possible d’y pratiquer ce métier, élevé au rang d’art par un certain Gainsbar, par la faute de cet insatiable désir humain d’automatiser autant que possible, pour s’affaler chaque jour un peu plus sous le poids de la grasse inactivité et des imposantes économies budgétaire dans nos fauteuil de cuir et bois rare.
Face à son insupportable détresse, je pris la décision de l’aider à s’enfoncer un peu plus profond encore dans sa recherche du métier inutile parfait. Je lui proposai donc une autre profession présente dans la poétique mélodieuse de l’érudit précité : Claqueur de doigts devant le Jukebox. Mais cette offre ne sembla que trop peu le troubler dans sa recherche réflective, c’est pourquoi j’enchaînai sans plus attendre avec ce que je croyais être ma salvation d’assistant, tirant une idée d’un brumeux souvenir d’une trouble conversation, et le lui lance mon sourire en pleine gueule puis articule le nom de la profession en question : Écouteur de Walkman. Il sembla prendre en considération la proposition, mais n’oublia pas de rappeler à quel point c’était un labeur pénible pendant l’époque du Tub de l’été, et combien c’était peu rémunéré pour de si nombreuses heures de travail quotidien. C’est alors que je laissai s’échapper de ma manche mon ultime atout, périlleuse manœuvre car décisive : Surveillant d’ascenseur. Je vous promets que ce métier est bel et bien réel, mais je ne mêlerai pas ma mère, encore moins sa tête à tout ça.
Les surveillants d’ascenseur existent dans des pays que je ne connais pas, des endroits que je n’ai jamais vu, des bâtiments dont j’ignore les noms. Il ne s’agit cependant pas du surveillant que l’on se plaît à imaginer nous observant, derrière les miroirs démesurément adaptés à une vue d’ensemble de la cabine, celui-là n’existe pas, c’est une vérité à la porté de tous, or nous restons méfiants, perplexes, au cas où il serait bel et bien présent, s’écœurant à regarder qui se perce un bouton, qui vérifie la blancheur de ses dents, qui ausculte sa narine ou quoi que ce soit, qui puisse se passer dans promiscuité d’une cabine d’ascenseur.