Quatre
Ils étaient quatre. Il y avait Paris, Berlin, Casablanca et Florian.
Paris était brune, dynamique. Elle mesurait 1,65 mètre et avait un grain de beauté sur l’avant bras gauche. Elle avait un rêve : elle voulait assister à un défilé de mode à Paris. En dehors de ses études et des sorties avec ses amis, elle faisait de petits boulots. Elle utilisait l’argent gagné pour ses virées en ville avec ses trois compères. Cependant, elle prélevait chaque mois un petit pécule qu’elle conservait bien à l’ abri dans une tirelire en forme de Tour Eiffel pour pouvoir réaliser son rêve.
Berlin avait les cheveux noirs, il était mince, drôle, ambitieux et doué. Il mesurait 1,87 mètre et l’on disait de lui qu’il était né avec une guitare sous les doigts. Il aimait passer son temps avec ses amis et leur faire découvrir ses créations musicales. Il rêvait de pouvoir jouer devant le mur de Berlin. Il économisait chaque fois un peu plus et conserver son argent dans sa guitare.
Casablanca était brun, frisé, mince et romantique. Il mesurait 1,78 mètre et portait des lunettes. Il aimait rêver, regarder des films et passer du temps avec ses amis. Il aimait leur sorties en ville et chanter faux sur les trajets. Il était capable de ressortir toutes les répliques de tous les films qu’il avait vus. Il rêvait de rejouer la scène du baiser du film Casablanca à Casablanca.
Florian était blond, drôle, convivial et musclé. Il mesurait 1,82 mètre et avait arrêté ses études après le brevet. Il aimait la ferme et les animaux, il aimait passer du temps avec ses amis et organiser les virées en ville, il était le seul des quatre à savoir conduire. Il gardait dans sa chambre une poupée vahiné que lui avaient offerte ses amis dans laquelle il mettait ses économies. Il n’avait jamais dit son rêve à personne. Il avait perdu le petit doigt de la main droite le jour où il s’était approché d’un peu trop près de la hache de son père. Il aimait dire : « On est uni comme les quatre doigts de ma main ».
Les quatre amis passaient le plus clair de leurs temps ensemble. Mais le temps est tel qu’on ne peut l’arrêter. Chaque jour les éloignait un peu plus de leur passé et de leur insouciance. Chaque jour les rapprochait un peu des responsabilités et de leur vie d’adulte. Chaque jour renforçait leur rêve, chaque jour les en éloignait d’autant. Chaque jour les rapprochait de leur séparation.
Berlin fut le premier à partir, il avait été repéré par un grand label de musique alors qu’il donnait un concert et était allé enregistrer un CD à Toulouse. Casablanca partit quelques semaines plus tard, il avait obtenu une place de machiniste dans un petit cinéma de Lyon. Paris devint vendeuse dans un magasin de vêtement à Marseille. Florian fut le seul à rester au village. Il avait repris la ferme de ses parents lorsque ceux-ci avait déménagé en ville. Il écrivait de longues lettres à ses amis dans lesquelles il leurs racontait ses journées et donnait des nouvelles d’un peu tout le village. Il apprit ainsi qu’aucun n’avait touché à ses économies ; que Casablanca vivait avec une fille qu’il avait rencontré alors qu’il passait pour la énième fois le film Casablanca dans son cinéma ; que Berlin enchainait concert sur concert, qu’il était devenu une star internationale et qu’il finirait bientôt sa tournée et que Paris travaillait dans une boutique de mode, toujours à Marseille, où elle avait rencontré Karl Lagerfeld. Florian parfois s’allongeait dans l’herbe, regardait les nuages, puis levant les bras, regardait sa main avec nostalgie et répétait tout bas : « On est uni comme les quatre doigts de ma main. On est uni comme les quatre doigts de ma main… »
Un jour de grande nostalgie, il apprit que Paris par trop d’ambition avait été mise à pieds, que le petit cinéma de Casablanca avait fait faillite et que Berlin se trouvait à Paris où il avait finit sa tournée. Il récupéra sa vielle voiture, confia ses animaux et sa ferme aux gens du village et partit. Il récupéra Paris à Marseille, Casablanca à Lyon et retrouva Berlin à Paris. Les garçons en profitèrent pour emmener Paris à un défilé de Mode. Ils partirent ensuite en direction de l’Allemagne.
Berlin joua pendant deux jours sous la pluie devant le mur. Ils retournèrent ensuite à Lyon où ils embarquèrent la cinéphile copine de Casablanca, Solange. Elle s’entassa donc dans la vielle voiture de Florian avec tout le monde. Ils allèrent à Casablanca où ils purent rejouer une bonne vingtaine de fois la scène du baiser de Casablanca. Solange rentra seule à Lyon. Les quatre amis se retrouvèrent à la ferme de Florian. Comme avant. Florian était aux anges. Lors d’une de leurs nombreuses discussions nostalgiques, Paris demanda à Florian de leur dévoiler enfin son rêve. Après tout, ils étaient unis comme les quatre doigts de sa main. Il le leur dit : « Moi, je rêvais d’aller à Honolulu… C’est nul comme surnom Honolulu pour un garçon ».
Ils étaient quatre. Il y avait Delphine, Romain, Victor et Honolulu. Ils étaient unis comme les quatre doigts de sa main.