A peine étais-je entré dans le petit village, que je pouvais déjà sentir l’accablant poids des observations à voix basse de ses autochtones. Tel un nouveau jouet en rayon à l’approche des fêtes, j’accusais les dévisageant jugements de ces grands enfants sceptiques :
- Où c’est qu’il croit qu’il va celui-là, avec son gros sac à dos, ses cheveux ébouriffés et sa cigarette roulée au bec ? Il ne me semble pas qu’il ait de la famille par ici, à moi.
Ces murmures produisait un amer contraste avec la troublante vue que dévoilait ce tableau maritime, avec ses quelques petites maisonnettes, ces femmes mûres airant dans les jardins et débattant hardiment le prix de la baguette de pain, et ses hommes tout gaillards assis à côté de leurs barques sur un seau en plastique retournés sur le sable encore humide d’une récente averse, rafistolant avec adresse leur matériel de pêche. Etourdi par un rayon de soleil aiguisé, mettant un terme à mon observation circulaire, mon regard s’arrêta sur un homme de petite taille, au visage foncé par une exposition trop fréquente au soleil et creusé par le sel et le vent. Je m’approchai de lui dans le but de l’interroger sur les horaires de bus, ou du moins de m’éclairer sur où obtenir ces renseignements. Je le saluai au préalable et risquai un incipit de conversation, avec pour unique intention d’instaurer un peu de confiance entre lui et moi, et susciter ainsi cette générosité que nous avons tous en réserve, mais qu’on n’exprime que rarement gratuitement :
- Vous allez prendre la mer aujourd’hui ? lui demandai-je.
- Y’a bien longtemps que je la prends plus, la mer, fiston, me rétorqua le vieille homme.
- Vous êtes pourtant bien en train de prendre soin de votre matériel. Pourquoi ne le mettez vous plus à profit ? contrattaquai-je.
- Oh, ça, c’est ce qu’on appelle une longue histoire, me lança-t-il en laissant apparaître ses dents, d’un alignement et d’un clarté surprenants.
Je titubai une seconde, comme déstabilisé par sa réponse, puis tentai de ne pas laisser mourir la discussion :
- J’ai du temps devant moi. Et je ne vois pas de bus à l’horizon qui plus est. J’adorerais l’écouter.
Il me fixa un instant. Je lui souris hésitant. Il se leva et alla en direction d’une barque qui devait probablement être la sienne, y farfouilla un moment avant d’en sortir un seau de plastique vers fluo, orné d’écritures noires à demi effacées. Il me le lança en m’ordonnant de m’asseoir et de lui rouler une cigarette. Il commença son histoire, il avait l’apaisant ton d’un père racontant une histoire : -
Il y a de ça plusieurs années, je ne sais plus exactement combien, mais en tout cas pas moins de dix, ou peut-être quinze, je devais partir en mer pour quelques jours de pêche avec quatre amis à moi. Nous nous connaissions depuis que nous étions gamins, nous sommes tous né ici, dans le même village, et l’impatience de passer tout ce temps réunis sur le bateau, loin des soucis de la terre ferme, avec pour seules distractions la bière et les parties de cartes, pour seule préoccupation la pêche et pour seul juge la mer. Enfin tu vois ce que je veux dire. Seulement, j’avais encore à l’époque une petite moto, pour mes déplacements dans la région, elle n’était pas bien rapide. Et un jour que je rendais visite à ma vieille tante, dans le village voisin, avec ses maudits pavés que la pluie avait rendus très difficiles à gérer, je fis une chute et les os de mon bras gauche n’y résistèrent pas. Ce n’était pas bien grave, mais cela m’empêcha néanmoins de partir en mer le surlendemain avec mes compères et je restai à la maison, auprès de ma femme et de notre fils. Deux jours passèrent et mes amis se firent surprendre par une tempête que personne n’attendait, le bateau se retourna ils tombèrent à l’eau. Les secours ne tardèrent pas longtemps à les rejoindre, car ils avaient su appeler à l’aide auparavant, mais les conditions étaient tellement épouvantables, que leur sauvetage tourna en catastrophe. Un des sauveteurs y laissa la vie, mes amis moururent tous les trois. Je sentis l’émotion, contenue par des années de lourds souvenirs faire trembler ses dernières syllabes et ses yeux luttaient pour ne pas saigner. Je cherchais quelques paroles réconfortantes au fond de ma tête, mais le profond sentiment de tristesse qu’avait fait naître en moi son histoire ne me permit qu’un commentaire maladroitement contenu :
- C’est horrible, je suis vraiment désolé pour vos amis. Vous devez déborder d’amertume envers cette mer que vous aimiez tant, c’est terriblement injuste. - Ne te méprends pas fils, m’interrompit-il sans plus attendre. La mer m’a peut-être arraché trois amis, mais elle m’a donné de quoi vivre, faire vivre mon épouse et voir grandir sainement mon fils, jusqu’à son mariage et la naissance de ses deux enfants, mes petits-enfants. Je crois qu’aujourd’hui nous sommes en paix.