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Roman court : La vallée du "et si"

 Note moyenne : 10/10

  
Posted by nirvanajm on 2008/3/14 14:08:09 (320 reads) News by the same author
Roman court




J’arpente en ce moment le beau milieu de ma première année de médecine. J’en suis à cet instant où l’on se demande si le chemin le plus court ne serait pas celui du retour. De ma salle unique de 19 mètres carrés, je commence à le voir se dessiner devant moi, sournois et imprévisible, le doute. Il m’envahit de son épaisse enveloppe de glace et je me laisse faire, pétrifié. Les résultats d’examens de ma première session sont médiocres. Ma mère se plaît à croire qu’ils sont bons, encourageants. Sans doute y arriverais-je en deux temps. Peut être, mais qu’est-ce que cela change? Je n’ai pas la rigueur pour un travail scientifique.
Je vagabonde d’un bout à l’autre de ma salle unique, je ressasse les souvenirs du passé et je m’imagine. Je récris mon passé et j’aperçois un futur alors impossible, devenir probable. Je n’ai jamais pris quelques 8000 euros sur le compte en banque de ma mère et je ne les ai jamais perdu au poker sur internet. C’est tellement facile et cette facilité me pousse à continuer. Très vite je me perds dans les sentiers sinueux et obscurs de cette région que l’on nomme, non sans raison, «La vallée du Et si».
Voilà comment tout cela s'était produit, comment tout c’était extrait d’un simple songe...
Ayant franchi d’un pas déterminé le seuil de cette région, j’avais définitivement quitté ce monde ou sans cesse raisonnaient ces mots empoissonnés:
« Rien ne sera plus comme avant... », ou «C’est impardonnable...» ou encore, si l’on eut un tant soit peu tendu l’oreille: «Qu’ai-je fais pour mériter cela de toi, mon fils?». J’étais arrivé devant un paysage qui pour la première fois depuis longtemps n’avait pas d’horizon. Tout du moins, il m’était impossible de le distinguer nettement. Un peu comme si, au fur et à mesure de mon avancée, les formes se dessinaient petit à petit, dévoilant à chaque pas un peu plus de leurs secrets. Mais surtout aussi, et c’était en cela une merveille, les formes devenaient de plus en plus ce que j’avais souhaité qu’elles soient. Et ce, dans l’ignorance complète de ce qu’elles seraient véritablement. La magie opérait dans l’ombre, silencieusement, et je subissais tout frétillant les aléas électriques de mon hippocampe, le trône royal de ma mémoire.
Je me vois franchissant mon adolescence d’un seul pas. J’enjambe simplement une mince rivière et je continue mon chemin la tête haute. Je n’ai pas même trébuché. Certes, mes chevilles sont mouillées mais juste assez pour me rafraîchir le pied. Je repars de plus belle. Je viens d’avoir mon bac, une mention très bien. J’ai eu en seconde mon première amour, on a rompu mais on reste en bon terme. D’autres conquêtes ont peut être croisé mon chemin, le temps d’une soirée, mais l'absence d’un visage sur un souvenir me laisse croire qu’elles n’ont jamais existées. Mon frère et moi sommes aussi proches que deux frères de sang peuvent l’être. Il est l'aîné et le modèle dont je m’inspire. Les rapports avec ma mère sont chaleureux et on discute souvent de choses et d’autres pour tenter de nous connaître mieux. Au fait, c’est remarquable, elle n’a jamais essayé de se suicider un soir d’hiver alors que je rentrais de cours...

Je continue tout sourire, écoutant les oiseaux fredonner des chansons de Joan Baez ou les animaux philosopher sur leur condition: «Dieu est mort? ... Vraiment??? demande une vache un peu lente d’esprit, au hasard d’une conversation d’étable, la mamelle sollicitée.
Oui, les hommes nous ont abandonné! Répond tout feu tout flamme un taureau qui surveillait la situation d’un œil aiguisé de peur que sa belle eut souffert de donner un peu de son lait à mes confrères.

Rien d’inhabituel me dis-je, certes ils parlent, mais quel être vivant ne communique pas sur cette planète? Je réponds à la question instinctivement mais avec hésitations quant à le dire de vive voix: «Les hommes peut être, du moins certains...». Ces quelques syllabes retentissent en écho sur les parois de mon crâne et je peux palper leur incidence sur la toxicité de l’air qui m'entoure. Je suis frappé par la tristesse d’un tel scepticisme et j’entame de revoir ma position lorsque un détail arrache mon regard de mon nombril: toute la faune environnante est centrée sur moi, horrifiée. Elle guette le moindre de mes mouvements, elle frissonne de certains de mes gestes mal interprétés, elle écoute avec attention les sons que je produis comme si leur devenir en dépendait. Mal à l’aise, je me sens comme la tâche d’encre de leur livre et j’ai hâte d’en tourner la page. Après tout, ici c’était bien le seul endroit au monde où je pouvais les arracher ces pages et avec loisir pouvoir devenir.....
Fier de mon parcours sans faute, de mon approche philosophique de la vie et de mes multiples expériences #*****#uelles je marchais droit et sans le savoir vers un autre présent. J’avais dû rêvasser en regardant le bleu du ciel, la poitrine gonflée de mes performances existentielles car c’est un malheureux panneau qui m'arrêta brusquement, manquant de me faire tomber et quitter le chemin. Ayant repris mes esprits et ma fière posture je tentais de lire les inscriptions de cet étrange panneau. La vue affaiblie d’un soudain mal de tête, cela me prit quelques instants:

- POINT ZERO -

Bonjour cher et rare visiteur!

Vous voici au point zéro, votre présent imaginaire – le point de contact entre ce que vous auriez dû faire et ce que vous pouvez faire.

Vous avez le choix entre vous arrêter ici et continuer.

En quoi ce point zéro se différencie de tout les autres points me direz-vous?

Et bien sachez, cher visiteur, que c’est à partir d’ici que tout ce que vous pourrez imaginer aura une chance de se réaliser!

Tandis que le sentier que vous venez de parcourir est l’encre ineffaçable d’un passé révolu je vous propose d’écrire l'avenir, là, juste derrière moi!

Mais faites attention!

Le chemin de vos fantasmes n’existe que dans votre tête et c’est en bon panneau que je vous conseille une voie facile et modeste. Ne vous prenez pas pour ce que vous n’êtes pas l’ami! Sachez vous connaître et je vous promets de merveilleuses ballades à l’ombre d’un soleil éclatant!

«Facile et modeste? Pour qui il me prend ce panneau?», déclarai-je sans faire attention à ce cheval blanc que je montais à présent.
Je n’avais pas non plus remarqué le post-scriptum en bas du panneau, écrit en petit caractère:

PS: Je vous prends pour ce que vous êtes et vous n’êtes rien de plus que vous, connement vous!

Alors bonne chance et faites attention à la chute!

Et en effet la chute fut brutale car le cheval blanc n’était autre qu'un cheval à bascule et je compris lorsque des brûlures vinrent éveiller mon entrejambe qu’il était entièrement fait de cire. Je saisis dès lors le message subliminal que mon inconscient avait malgré lui dévoilé: c’était la voix calme et pesée d’un Icare fatigué et visiblement atteint de quelques souffrances. Il me prévenait d’un danger imminent mais sur lequel il ne pouvait mettre mot : "C’est à toi de le savoir", me disait-il.
Je réalisai que je me trouvais au sommet d’une dune, au milieu de ce qui aurait pu être le Sahara. Seuls quelques scorpions égarés partageaient l'étrangeté du décor avec moi. Ne trouvant pas d’explication à cet agréable malaise je me rappelai que j’étais toujours dans ma tête, toujours en train d’imaginer cela. C’est dingue comme je l’avais facilement oublié. J’en avais d’intenses frissons et l’instant d’après le sable s’effondrait sous mes pieds. Un tourbillon de milliards de frictions prenaient vie et on pouvait croire que ce désert éteint et oublié depuis bien longtemps empruntait une nouvelle jeunesse par l’aspiration soudaine de scorpions, de curieux panneau et du corps inerte d’un individu qui vaguement me ressemblait. L’ensemble convergea vers un point unique tel un trou noir capturant une lumière sous emprise de forces invisibles. J’étais cette lumière et je m’éteignais doucement tandis qu’il était temps de revenir à la réalité, de cette putain de salle unique.
J’étais là, transpirant par tout mes pores, debout en plein milieu de ma salle unique, entouré d’une odeur violente de renfermé et de canalisations, à tomber par terre. J’étais exténué d’avoir imaginé et manipulé mon passé et l’odeur facilement m’acheva. C’était un crochet du droit en pleine figure à l’effet instantané d’embraser l’essence de mes sensations. Le bruit de mon corps s'étalant dans sa longueur sur le lino inerte et surréaliste était le bruit sourd d’une pierre imposant sa cadence à la cime d’une montagne et qui finit sa course dans le creux de la vallée, amortie par quelques ruisseaux compatissants.
Le lendemain, après avoir descendu les poubelles et lorsque je m’allumais une cigarette dans la rue, le sourire enfin me revint. Il était de ces sourires qui se propagent de personne en personne, puisant son énergie de la joie envahissant chaque coeur mis dans la confidence, il manifestait gauchement sa présence par un regard amusé, étonné ou drôlement sérieux et une certaine intonation de voix imperceptible, déguisée ou volontairement exagérée. Il était le messager d’un secret que personne ne voulait dévoiler. Il préservait par son anonymat les friables joyaux de la gaieté et de l’authenticité. Il m'habitait, me transportait et pourtant bientôt il partirait, las de moi et déjà cherchant autre pour victime. Est-ce parce ce que je le hais, ce sourire, qu’il me quitte, ou bien parce qu’il me quitte, que je le hais, ce sourire? Je ne sais jamais ce qui vient en premier, je sais seulement que plus jamais je ne lui accorderais ma confiance et que la brigade de police, là devant moi, prête à m'interpeller, n’avait rien à voir quant à son départ inopiné.
J’étais quelque instants plus tard, au commissariat de Police à demander en vain, à quiconque pouvait me répondre, ce que je foutais là. Plus tard, je fus reçu.
L'inspecteur de Police était un homme drôlement grand et alors que j’étais debout, devant son bureau, lui assis sur son fauteuil, il parvenait à me regarder de haut en bas et à rétablir la place légitime de chacun. Ici c’était lui le patron et ça, je l’avais déjà compris lorsqu’il me l’indiqua. Cette fierté personnelle grassement étalée m’en disait long sur ce personnage et mon imaginaire le classa illico dans la catégorie réservée aux hommes qu’il fallait craindre, ceux-là même qui alimentaient continuellement ma psyché et maintenaient mon pauvre oeil fatigué, durant tant de nuits à essayer de le fermer.
J’avais malgré mon éducation une haine profonde envers cet homme. Je ne l’avais jamais croisé dans la rue auparavant, ni aperçu à ces soirées huppées que régulièrement il fréquentait et auxquelles il m’arrivait parfois, porté par une humeur de débauche, de me trouver. Et pourtant cet homme je le connaissais. Je connaissais ces habitudes, ces envies, ces désirs. Je connaissais les hommes qu’il fréquentait, les femmes qu’il baisait et celle qui vivait sous son toit avec ses enfants. Il appartenait à cette classe d’homme qui nourri de son pouvoir sur les autres, assurait sa pérennité par le contrôle exclusif de son environnement et sa liberté d’action n’avait de frontière que celle qu’il établissait de son propre chef, selon un code personnel hautement immoral. Je sondais le fond de son regard bestial à la recherche d’une piste, un indice quelconque qui aurait pu m’en dire davantage sur sa psychologie et me permettre de me préparer un peu mieux à ce qui aller suivre. Seulement demeurait un mur de froideur et de dégoût qui me renseignait plus sur mon propre reflet que sur la complexité de l’identité qui forgeait ce bout de chair un peu plus gras, gros et sale que la moyenne.
Il mastiquait un imposant cigare cubain, probablement importé directement de la Havane, et je doute que ce ne fût en grande quantité, peut être par caisse entière. Le putréfiant parfum de ce petit plaisir était devenu partie intégrante de ce corps dont il ne pouvait se dissocier. Lorsqu’il ouvrit sa bouche j’eus l’envie de vomir et si ce qui en sortit n’eut pas l’effet similaire d’une bombe, je l’aurai effectivement fait:
«Vous êtes au courant de la série de lois nouvellement votées et concernant, entre autres, les limitations d’utilisation du pouvoir imaginatif, Monsieur X?
»


- Pardon? Quoi? De quoi vous parlez, Vous vous foutez de moi... J’étais pour ainsi dire choqué que ces quelques mot puissent appartenir à la même phrase. Mis bout à bout «limitation d’utilisation du pouvoir imaginatif » me terrifiait.
- Depuis exactement une semaine, cher Monsieur X, a été voté un texte. Le but du-dit projet est, je cite: « de prévenir des potentiels de déviance qui résident latent en chacun de nous et d’assurer la cohésion et l’unicité d’une société nouvelle et reformée ».

Une pause. Et lui, de reprendre:

- Nous avons échoué à établir une société qui conviendrait à tous Monsieur X. Un échec flagrant qui perdure depuis trois siècles et ne peut plus durer. Rassurez-vous Monsieur X, une solution a été envisagée et je suis étonné que vous n’en soyez pas au courant. Elle est très simple, peu coûteuse et les résultats sont concluants. Je vous l’assure, vous verrez Monsieur X, elle vous conviendra. Pour cela on ne vous demandera qu’une seul chose Monsieur X, c’est de vous conformer, que se soit de gré ou de force. Soyez sage Monsieur X, n’ayez pas peur, cela ne fait pas mal...

- Pourquoi je me sens fatigué comme ça? Qu’est ce qui se passe? Merde, il y avait quoi dans ce putain de café? Vous m’avez droguez? Mais vous êtes qui, au juste, pour faire ça? Et de quel solution vous parlez? Je vais appeler...

Mais ma voix n’avez désormais plus aucune consistance, ni mon esprit d'ailleurs. A présent ils étaient quelque part entre Hawaï et Tahiti à se dorloter insouciant de leur futur comme inhibés de toute réflexion palpable, absorbés dans un décor enchanteur, passifs et impuissants.

- Vous allez appeler qui, sans rire? La Police?

Lui visiblement très heureux de sa boutade, c’est la dernière chose dont je me rappelle...


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Kyuusenpai
Posted: 2008/3/14 15:35  Updated: 2008/3/14 15:35
Joined: 2008/3/5
From: cuers (var)
Posts: 76
 Re: Et si c'était vrai ?
Note : (10/10)
je suis totalement adepte de ton style !!!!
tu dirige ton récit d'une vraie plume de maître et j'ai du mal à croire que tu sois amateur
beaucoup d'imagination

merci

KYUU
nirvanajm
Posted: 2008/3/14 16:38  Updated: 2008/3/14 16:38
Joined: 2008/3/14
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Posts: 15
 Re: Et si c'était vrai ?
merci, je suis flatter, n'hesiter pas à critiquer aussi, ca maiderai à evoluer...



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La vallée du "et si" - Roman court - Texte