Note de l'auteur : le genre de l'écrit suivant n'est pas réellement la Nouvelle, mais je rencontre quelques difficultés à attribuer un genre correspondant à mes récits, aux vues des peu de possibilités offertes.
« L’art pour l’art. » Il doit tressaillir du fond de sa tombe l’inspiré qui un jour a prononcé ces quelques paroles clinquantes. Il doit être envahi d’un désir ardant de revenir d’entre les morts pour s’insurger avec moi contre cette merde qu’on nous jette à la figure à coups de centaines de milliers de dollars comme étant de l’art contemporain, soit héritier du pop art et de son art éphémère, jetable, bon marché. En effet, il y a peu, alors que je tuais l’ennui à grandes doses de reportages sur arte (ou peut-être tv5, je sais jamais très exactement laquelle des deux je suis en train de regarder), je me réjouis de voir qu’après une raisonnablement courte pause de réclames, je pourrais me laisser divertir par une enquête sur l’art qui aujourd’hui déchaîne les ventes aux enchères.
Ce fut, à mon grand désarroi, bien mal imaginer les choses, car j’allais découvrir une des plus grandes aberrations du 21e siècle : l’art contemporain. J’y ai découvert que l’artiste le plus coté actuellement venait de vendre une chiure métallique, représentant un string des plus communs, rouge légèrement rosé, d’environ deux mètres et demi d’envergure, pour la modique somme de 300'000 ou 400'000 mille dollars, je ne sais plus exactement. De toute façon, 1000 dollars m’eurent déjà parus extrêmement abusifs, pour un semblant assemblage de métaux colorés.
Mais la supercherie ne s’arrête pas là ! Cet artiste, de renommée dans le milieu des initiés impressionnante, nous invite littéralement à entré dans son jardin de création, le point de naissance de l’œuvre d’art, le recoin le plus précieux, le plus secret de l’artiste. Il s’agit d’une usine de taule de plusieurs centaines de mètres carrés. Nous entrons et y découvrons une véritable petite armée d’artiste de seconde zone en herbe, travaillant les différents matériaux à grands renforts de chalumeaux, leur donnant la forme ébauchée par leur patron, l’artiste. Il nous fait même l’honneur de nous relater sa journée type de création : le soir, dans sa villa de plusieurs millions de dollars américains, devant son feu de bois sirotant son brandy a 1’400 dollars la bouteille, il a soudain une inspiration : un flash. Il attrape alors son ordinateur portable et avec un savant programme d’accordage d’images, il crée l’ébauche de sa future œuvre d’art, soit un chien en plastique noir et blanc, à langue rose, avec une bouée d’enfant à tête de dragon sympathique (pas de ceux qui font peur) verte fluo autour de la taille. Enfin, il prend deux grandes bouffées d’air et une longue gorgée de brandy pour se remettre de sa transe créative, il monte dans sa chambre à coucher de 240 mètres carrés, meublée à la japonaise, d’importation directe, pour se glisser auprès de sa dulcinée, deuxième dauphine du concours de miss New-York.
Le lendemain matin, il monte dans son imposant SUV de marque américaine, pas importée en Europe et se rend à son atelier (grand dieu !), où ses asservis l’attendent, un le café très noir à la main, prêts à le lui tendre dès son entrée. Puis il s’enfonce dans l’usine sans fond, avalant de temps à autre une obscure gorgée du gobelet jaune et bleu, mandatant ses sbires aux préparatifs des différentes parties du chien apprenti nageur. L’œuvre (je ne peux définitivement plus omettre la forme italique) sera achevée en quelques longs jours de pénible labeur quotidien de vigilance et ballades en SUV de la part de l’artiste, tout au plus deux semaines. Une fois photographiée et envoyée au service des ventes aux enchères, elle sera arrachée de l’espoir d’un élégant homme prématurément chauve, à petite moustache, par une blonde au visage tiré des quatre mêmes épingles que son tailleur de marque italienne, par une astucieuse ultime surenchère, élevant le prix à près de 250'000 dollars (apparemment moins difficiles à réaliser qu’un string de métal). Les ingénieux journalistes parviendront même à accompagner la chanceuse jusqu’à son immense appartement, qu’elle partage avec son mari, réputé avocat du district, mais malheureusement absent ce jour-là. On y découvrira son désespoir à l’idée de voir ses livreurs à gants blancs devoir déplacer une œuvre de ses murs dégueulant de tableaux et autres créations, pour pouvoir y suspendre sa dernière acquisition.
Plus tard dans le reportage, on y verra même une paire de belges, propriétaire d’un vraisemblablement rentable restaurant, visitant une gigantesque exposition d’art contemporain, à la recherche d’une œuvre pas nécessairement jolie, mais coûteuse, afin de procéder à un véritable investissement. Très rentable à long terme, si l’on a la patience d’attendre que la mort emporte l’artiste dans ses entrailles.
Il doit en effet se sentir bien outragé ce pauvre Théophile Gautier, s’il voit d’où il est se dérouler toutes ces conneries, il doit regretter de ne pas l’avoir emporté dans la tombe son « l’art pour l’art ».
C’est pourquoi, à sa mémoire, je déclare la guerre à tous ces attardés, ces pseudos amateurs d’art, ces abrutis trop gâtés par la vie à la recherche d’un investissement, et ces petits merdeux qui tentent de nous convaincre d’une vision artistiquement critique de la société de consommation en nous exposant un tas de détritus divers : pots de yaourts, emballages de chocolat, boîtes de conserve, paquets vidés de jambon en tranches, sachets de biscuits, rouleaux de papier toilette épuisés, entre autres ; qu’il a obtenu simplement en déchirant le sac à ordures de sa grosse voisine. Sans oublier les détraqués qu’ils arrivent à convaincre et qui s’amassent, chaque jour plus nombreux, dans des salles de ventes à la criée. La guerre est déclarée.