Lorsque je descendis du bus, ce jour-là, je découvris sans autre forme d’étonnement qu’aucun des individus présents dans le véhicule n’avait choisi la même destination que moi. Je descendis le regard baissé, sans regarder personne, mais je sentais sur moi leurs yeux interrogateurs. Je me trouvais alors en face d’une espèce de cafétéria, ou je ne sais trop quoi et je regardais le bus s’en aller, comme pour dire au revoir à mes compagnons de voyage anonymes. Ce dont j’avais le plus envie était une vraie nuit de sommeil, dans un lit avec des draps et un authentique matelas, mais aussi d’une douche, même fraîche. Enfin, je décidai d’entrer dans l’établissement, parce que j’avais aussi besoin de manger quelque chose. Je m’assis au comptoir et commandai un grand café bien corsé et quelque sandwich, parmi ceux exposés à même le bar, dans une espèce de cube de plastique censé les garder au frais, mais indubitablement hors d’usage.
J’avais à peine mordu dans mon sandwich qu’entra un quatrième client dans mon dos, il venait s’ajouter au couple de personnes âgées, vraisemblablement là par manque de distraction et moi-même, probablement perdu. Je ne me retournai pas, car ce que je déteste par-dessus tout, c’est la curiosité gratuite, celle qu’on utilise pour satisfaire des besoins trop louches ; il s’assit malgré tout à côté de moi, trop proche pour ne pas le saluer sans paraître impoli. Il devait avoir près de soixante ans déjà. Je lui lançai un « bonjour » étouffé par un pseudo manque d’intérêt. Il me rétorqua, un peu inconvenant :
- Que fais-tu ici petit gars ?
- Je prends un café, lui répondis-je sèchement, légèrement agacé par le ton de sa voix.
Cependant, ce fut en lui répondant que je découvris son visage, et surtout ses yeux. Il avait ce regard des personnes que la vie n’a pas gâtées, au contraire, mais qui malgré tout gardent espoir dans le bonheur et l’amour, d’où qu’ils puissent venir. Cette vision perçante, éternellement à l’affût, sans aucune mauvaise intention, sinon de partager ce qu’il peut encore avoir à donner, épuisé par la mauvaise fortune et la tragédie, attristé par une pesante solitude. Plein de regrets, je lui dis sur un ton réconciliateur en lui tendant une amicale main : - Je m’appelle Ben, je voyage un peu, et vous ?
- Mon nom est Georges, j’habite ici depuis trop longtemps.
- Enchanté de vous connaître, George.
Je me sentis soulagé de voir qu’une fois de plus un mauvais départ n’est jamais définitif, adoucis par le ton nouveau de sa voix, très grave, probablement plus usée déjà par le tabac que la mienne. - D’où viens-tu Ben ?
- Techniquement, j’ai démarré ce voyage en Espagne, répondis-je en allumant une cigarette.
- Comment ça, techniquement Ben ? Tu te moques de moi ? Je veux dire ta maison, ton chez toi, voyons, protesta-t-il en refusant la cigarette que je lui offris.
- Difficile à dire.
- Enfin, je veux dire, tu es bien né quelque part, en Espagne ?
- Non, ça fait bien longtemps que je ne vis plus où je suis né.
- Bien, où donc es-tu né ?
- Je ne sais pas vraiment si c’est important. Je ne crois pas que l’endroit où je suis né ait grand-chose à voir avec ma maison.
- Je vois.
Il n’y voyait pas plus clair que moi. Mais il était très agréable de converser avec lui, il posait beaucoup de questions, mais savait se contenter des réponses qu’on eût pu lui donner. Il relança la discussion, après une courte pause bienséante.
- Puis-je à présent te demander ce que tu viens faire ici ?
- Vous pouvez.
- Que fais-tu ici petit gars ?
- Je viens chercher des réponses.
- Oh, des réponses. A beaucoup de questions ?
- Oui, pas mal, enfin une en particulier.
- Une en particulier, je vois. Je ne vais pas te demander laquelle, bien entendu.
- Je ne pensais pas vous répondre de toute manière.
Il lui fallut moins de temps pour avaler sa bière qu’à moi mon café. Il paya ce qu’il devait et se leva, vraisemblablement pour s’en aller. Nos regards se croisèrent une dernière fois et je savais qu’alors que je ne pouvais percer ses sentiments, il déchiffrait aisément mon appréhension, ma peur, mes doutes et cette boule à la gorge qui m’empêchaient de terminer ce si petit sandwich.
- Si tu restes longtemps dans le coin, on se reverra peut-être.
- Je ne sais pas combien de temps je resterai ici.
Avant de s’en aller pour de bon, il ajouta encore :
- A propos, il n’y a pas de réponses ici Ben, il n’y a que des questions supplémentaires.