Fœtus rusé dans le ventre maternel, déjà il grignotait toutes les vitamines. Il s’est arrangé pour bien aspirer et bien filtrer. Ne passait alors par le cordon ombilical que la quintessence de toute nourriture. Signe certain d’égoïsme!... Son premier cri devait être une farce. Il ne se souvient pas avoir ressenti un mal quelconque; et ça ne l’a point enchanté de sortir. Il s’est dit: "là ou ailleurs, c’est un peu pareil! ça ressemble toujours à une prison!... "Et c’était vrai. Vite, un berceau l’empêcha d’être libre....
L’air diffusait un roulement de tambour!
Il s’est révolté le jour, la nuit... Il faisait exprès de crier; et puis, rien n’a changé. Il a continué à vivre cloisonné comme une colombe que tient et qui bat désespérément des ailes... Il en a perdu des plumes. A son âge, il porte encore des traces...
Bien gâté par ses parents, il a longtemps fait le dur! Aucun des enfants voisins ne savait crier plus fort que lui. Il voulait tout; et à lui seul!
Les poupons, les bateaux, les avions de papier… et bientôt la toupie constituaient tous ses loisirs.
Son ordinateur à lui, c’était l’index dans la narine. Véritable amusement que d’enrouler la morve sèche entre les doigts!...
Bien des fessées n’arrivèrent pas à lui enlever les mauvaises habitudes!...
Sa mère, une jeune femme trop inexpérimentée, se lamentait souvent sur son sort: "Il deviendra sûrement un clochard, s'il continue ainsi!" Son père, petit paysan chez un fermier espagnol, à peine était-il libéré du joug colonial, qu’une nouvelle mission l’attendait: Militer jusqu’au bout; le protéger; le mûrir...
Que de fois l’a-t-il vu, au carrefour de ses âges, défricher la terre, y semer le savoir, faire sa moisson... Que de fois l’a-t-il vu dompter la fougue de sa déraison!...
L’air diffusait alors, un petit rythme de la liberté.
Une dame chrétienne, d’une gentillesse fallacieuse, le dorlotait sans crédit. Elle le comblait de baisers et de cadeaux. Mais aucun jouet n’a pu résister à ses forces destructrices. Il adorait voir au dedans du plastique! Question de curiosité. Une curiosité si outrée, qu’elle lui valait souvent de grandes raclées...
Ses programmes quotidiens étaient bien simples: Grattage de quelques sous, virages nerveux chez l’épicier, dispute après chaque jeu... et des gaffes à recommencer!...
"Un gâchis!" Dira-t-on.
Non. Sûrement pas! Question de virilité. Les glucoses pour la force et la force pour l’honneur!...
Aujourd’hui, rien n’a encore changé. Ses bonbons sont du tabac; et ses disputes sont avec les mots...
Ses plaisirs infantiles, pour tout dire, se limitent aux sucreries, aux chansons scolaires, à la collection d’images sahariennes et à quelques parties de ballon ou de billes, jouées en cachette.
Son monde, quoique peu ouvert sur l’extérieur, lui procure l’insouciance et la rêverie...
L’école lui a parue, au départ, comme une sorte de privation. Le temps libre a diminué et une double discipline s’est imposée: les parents d’un côte et les maîtres d’un autre. La Tenue constamment correcte lui était suffocante. Le faubourg familier est resté cependant, le seul lieu de défoulement total.
Mais, à peine s’est-il adapté au régime des sonnettes, qu’un objectif s’est dressé à l’horizon: Réussir; toujours réussir! Même l’échec, réussir à le surmonter.
L’air diffusait une symphonie nostalgique!...
La terre natale devenait un pays utopique; Et de là, un idéal à atteindre.
Elevé dans une atmosphère religieuse, il acquiert très tôt la foi en Dieu et croit, dur comme fer, aux contes de fées.
Tout en le choyant, ses parents le soumettent à une stricte discipline et exigent de lui d’une part, la sagesse, l’honnêteté, le respect de sont prochain... et d’autre part, de bon résultats scolaires.
Devenu docile, grâce à un suivi rigoureux, il s’évertue à les satisfaire et en récolte des fruits.
Les jardins de son enfance se fanent discrètement; et de ceux de son adolescence, il ne sait quoi cueillir. Tout est nouveau, frais, fleuri... Une véritable passion pour les choses mystiques, belles et qui ont trait à l’aventure, naît en lui. Il devient alors sensible à la musique, au décor, à la peinture... et aux charmes de la nature.
Ce pendant, quelques confusions commencent à l’intriguer... pour s’en remettre, il essaye de trouver en chaque chose, un attrait quelconque, pouvant l’occuper et contenter ses curiosités.
L’aventure, le bricolage, le décor... étaient ses sciences préférées. Les maths modernes lui ont appris à tout calculer, tout supposer... Véritable erreur, quand on sait que la fatalité à toujours le dernier mot.
Les préoccupations se multipliaient à la fin de son adolescence. Ses efforts devenaient irréguliers, et sa nature, plus instable. De nouvelles idées l’envahissaient; et désormais, le besoin d’affirmer sa personnalité prenait toute sa valeur. La conquête d’une autre forme de liberté était aussi une nouvelle inquiétude.
"L'Artiste est l'homme le plus libre!", pensait-il, en songeant aux acteurs et chanteurs célèbres, qui modelaient son esprit à leurs goûts, juste à travaux un petit écran.
Aujourd’hui, il réalise combien il se trompait: "L'artiste est un homme enchaîné. L'art est lui-même, une sorte de prison ornée de rêves fleuris"
Mais, comme l’art n’est fait que d’amour; et l’amour n’est, évidemment, qu’un art, son jeune cœur s’était mis soudain à battre plus fort...
Des mois durant, l’air a diffusé un rythme modulé : des tons forts et des tons bas. Quelque part, un autre cœur l’écoutait en silence. Un silence qui deviendra perpétuel!...
Longtemps après, sa mémoire restait imbibée des pluies d’automne, faites de rêves d’été évaporés. Il faisait alors assez froid dans son cœur. Plus froid que le cœur d’un iceberg!
L’oubli était long, mais sûr. Rien ne pouvait se reconstituer.
Le temps a fini par avachir l’œuvre...
La grande ville l’a d’abord ébloui, ensuite diverti et finalement fauché. Il y a appris que les personnes consciencieuses et honnêtes doivent bien se protéger. Les milieux pestiférés exigent toujours une tenue particulière.
Il s’est débattu, tant bien que mal, sans jamais chercher la moindre complication. Sa devise était simple: Remplir à la lettre ses obligations. Mais la vie citadine était bourrée de fléaux, de chicanes... Des hommes, si ce mot leur va, pissaient sur l’œuvre des autres; la bassesse les nourrissait; les vices, la fraude... tout en eux avait tendance à épouser la complexité! D’autres encore se trouvaient démunis de vitalité; faibles de constitution; laids quelques fois; sans foi ni loi, ni sens ni voie... Incapables d’apprécier le but de leur existence; épuisés déjà! Assommés par des calculs futiles... Sûrement détraqué était leur pauvre cœur!
Finalement, il s’est dit:
"Quand il y’a anguille sous roche, il faut savoir s’y prendre. Des problèmes se posent et il faut essayer de les comprendre davantage. Chaque sujet a des contours; pour le traiter, il faut des arguments fondés; l’opinion générale en dépend. C’est fou ce qu’on peu souffrir quand les choses ne sont pas claires! Connaître les maux à leur source est une tâche ardue; chacun doit s’y mettre."
L’économe lui répond: "Tout est question de bon comptes. Les faux calculs donnent des résultats faux."
"Rien de plus logique, pense-t-il, mais à présent, les verbes perdent de leur forme passive, et les conjonctures ne doivent plus être un alibi. Il y'avait peut-être crise d'adolescence; maintenant, il faut prendre les risques du métier. La démission est humiliante quand on sort perdant, même si la réussite n’est jamais facile. Chacun possède des neurones; il suffit de les chauffer à fond, sans craindre qu'elles pètent. Les cellules puissantes n’ont pas besoin de fusibles!."
Il avait beau se retirer dans un petit coin tranquille pour reprendre ses forces, il y’avait toujours une mouche quelque part, qui lui imposait ses vulgaires cérémonies!... Heureusement que les stop-bruits existaient déjà! Souvent, quand il y pense, la prodigieuse multiplication de l’insecte l’étonne. Agaçante compagne de circonstances!...
Quelques fois, il lui vient à l’esprit de remettre en cause sa manière de considérer la vie, l’avenir... Et il se demande ce qu’il aurait pu bien faire, qui l’aurait satisfait; ce qu’il aurait bien pu être, qui lui aurait évité de se lamenter constamment sur sa situation, son sort... Il a beau faire des chaînes d’analyses, plus longues que celles d’un peuple en crise, ses conclusions sont toujours simples :
"Le travail est raté quand on n'entend pas le réveil sonner!... Et la communauté rate bien des analyses: celles du sociologue, par exemple. Les mutations relèvent toujours d'un phénomène social. Ce n’est pas au politicien d’établir les causes et les effets; lui, il agit, en fonction de ses convictions, parfois bien, parfois mal, selon les données dont il dispose; et c’est de ces données là qu’il s’agit: les trouver, les vérifier... et s’y baser pour toute action, selon l'utilité collective."
"Quand les pistes sont brouillées, lui dit le fonctionnaire, nous ne parlons plus de données, ni de codes... Nous allons tout droit! Nous devenons vulgaires! C’est de nos droits qu’il s’agit!..."
"Bien, pense-t-il ; mais n’est-ce pas là une manière de s’embrouiller d’avantage? Les solutions viendraient-elles D un esprit désordonné?"
"Oui! Rétorque un spéculateur. Tout le monde sait ordonner; tout le monde peut gueuler! Il faut souffler, souffler... Pourvu que ça mousse et que ça fasse des bulles!..."
"En effet, se dit-il; mais les bulles explosent en altitudes!"
"...Et là-haut, dit l'Imam, c’est de vrais comptes qu’il s’agira!"
"Certes, pense-t-il, tout se compte, tout se paie, ici-bas comme là-haut; seulement, nous sommes là... et le Juriste aussi. L’erreur est humaine, quand elle n’incombe qu’à son auteur; mais lorsqu'elle prend des dimension, elle peut, à la longue, être fatale."
" Heureusement qu'en se donnant la peine de lutter, dit le Révolutionnaire, on peut remédier même au pire des destins. L’histoire en témoigne."
"Bien sûr, se dit-il; seulement, les hommes diffèrent par leurs actions... Et, comme le temps à un cours et la vie d'un peuple une destination, on doit savoir lester son navire."
"La première chose à faire, disent les maîtres à bord, c’est la bonne répartition de l’équipage."
"Comme dans la distribution des rôles, ajoute l’Artiste; l’audience est plus grande quand la troupe sait joindre l’utile à l’agréable..."
"Si l’on arrive à cette harmonie, pense-t-il, ce serait idéal!"
Mais, à ce jour, rien n’a encore changé pour lui, sauf que son esprit commence déjà à germer... Et l’air diffuse, de nouveau, un roulement de tambour!...
"Maintenant, conclue-t-il, il faut que j’aille au fond des grottes; c’est la meilleure façon pour m’assurer qu’il n’y a jamais eu de lampe d’Aladin!..."