Il était une fois un enfant, relativement peu abimé encore, puisqu’âgé d’approximativement neuf ans, qui s’aventurait joyeusement aux découvertes d’un monde pire que celui d’antan, mais probablement meilleur que le prochain, baigné dans une quiétude naïve, telle celle des chérubins virevoltant sans turbulences et traversant d’inoffensives brumes rafraîchissantes. Il se riait, mais sans la moindre intention malsaine, des difficultés scolaires que rencontraient ses camarades, s’acharnant sur des dogmes grammaticales, dont ils n’étaient pas encore capables de comprendre ne serait-ce que l’utilité, car les monts de l’apprentissage scolaire ne lui apparaissaient guère plus difficiles à surmonter que d’insignifiantes buttes. Il n’avait hérité d’aucune faculté supérieure a la normale, qui aurait pu lui attribuer un quelconque titre d’enfant surdoué, grand dieu non, il était même plutôt malhabile dans de nombreux domaines, seule l’école s’imposait en titre de spécialité.
Cette pseudo faculté fut probablement la cause majeure de la décision prise par ses parents, ne désirant pour leur enfant que le meilleur, c’est-à-dire élargir son champ d’apprentissage et découverte, en tentant de susciter chez ce môme (sans aucune prétention comparative, grand dieu non !) la moindre ébauche d’intérêt pour le monde de la musique, beaucoup trop subtil, ample et délicat pour égayer chez un être de même pas dix ans la sensibilité nécessaire à son appréciation. C’est ainsi qu’il rencontra ce professeur barbu et agréable (une description physico-psychologique des plus complètes composée d’à peine deux mots), et ce dernier se vit attribuer la périlleuse mission de lui transmettre sa sensibilité et sa dévotion envers le solfège, les gammes et autres pratiques menant à une meilleure maîtrise de la trompette. On lui prêta aussi l’instrument en question, offrande temporaire joliment bienvenue, aux vues des sommes horripilantes que peuvent atteindre ces morceaux de métal sonore. On profita aussi de l’occasion pour l’inviter à prendre part aux répétitions d’une espèce d’orchestre, plutôt un groupe d’apprentis musiciens de tous les âges et #*****#es, en prévisions de diverses apparitions publiques ; ensemble que ses membres nommeront plus tard Ensemble Tremplin. On n’espérait guère plus innovateur.
L’enfant et la trompette ne tardèrent que bien peu de temps pour s’entendre, voire se comprendre ; ils progressaient dans leur union à vocation créative toutes voiles dehors, en reproduisant paradoxalement encore et encore des œuvres d’autres créateurs, plus inspirés sans doute et autrement talentueux , s’évertuant avec dévotion à surpasser les remous de son aventure relativement mélodieuse. Son père s’imposa en figure autoritaire de cette progression, lui recommandant vivement (pour éviter l’effroyable verbe « obliger ») de travailler à son œuvre quotidiennement à raison d’une heure, en vue d’une amélioration du toucher des pistons fulgurante. Il progressa donc très rapidement, ou du moins assez pour se voir attribuer le périlleux rôle d’amuseur de foule des réunions familiales prolongées, tels anniversaires, baptêmes et autres célébrations regroupant bon nombre de membres ennuyés et dépourvus d’objectivité quant au jugement de la qualité d’interprétation.
En concordance avec les années passantes, l’avancement dans cette douce époque appelée adolescence et la croissance de désirs de rébellion pubère injustifiée, l’heure de pratique quotidienne se convertit bien trop vite en demi-heure, pour finalement laisser la place à un improductif petit quart d’heure, bien peu fructueux. La dégradation de l’intérêt du gamin crût proportionnelle à la taille de son corps, c’était évident : il avait besoin de renouveau.
C’est pourquoi, l’idée de se dédier à un nouvel instrument prit petit à petit forme dans sa tête : recommencer dès le niveau le plus bas, apprendre à nouveau, modérer différemment la diffusion de son souffle, retrouver cette sensation nouvelle à chaque note enfin maîtrisée, laisser courir ses doigts sur un métal nouveau. Il avait aussi besoin d’un instrument capable de réconforter son égo d’adolescent perturbé par une constante préoccupation pour plaire, être apprécié et dégager une image des plus originales et attractives ; le saxophone semblait extrêmement bien s’adapter à ses puériles attentes. Ça doit plaire aux jeunes demoiselles ça, un saxophone ça vous émoustille bien plus qu’une trompette de clown ! Avide de changements, il partagea son humble intention avec son agréable professeur barbu, qui, en inconditionnel amoureux de la musique pour la musique, accusa ce besoin de changement comme une progression musicale, plutôt qu’un abandon de son compagnon de prédilection. Il dut aussi débattre le sujet avec le président de l’Ensemble Tremplin, mais ignorait que ce dernier ferait surgir des obstacles inattendus sur son chemin vers la gloire au sein des milieux féminins. Certes, l’idée même de la nécessité d’un président parmi un groupe de musicien apparaît délibérément absurde et inutile, cet abruti allait toutefois compliquer les choses.
Afin de faire au plus court, le président précité abusa de stratège, faisant croire à l’adolescent qu’il était indispensable au bon déroulement du prochain concert, à la fin du mois. Indispensable : n’importe quel individu dans cette tranche d’âge aurait vu sa journée égayée par le simple qualificatif utile, ainsi qu’imaginez donc l’effet produit par le mot indispensable : incroyablement rusé ! Seulement, la stupidité de ce chef de rang autoproclamé l’empêchait non seulement de comprendre un quelconque désir d’innovation, mais plus encore d’innover lui-même. Ainsi avançait-il à chaque nouvelle requête du jeune homme le même prétexte pour repousser, un peu plus chaque fois, l’échéance, le jour où il devrait honteusement solliciter l’aide d’un professeur de l’orchestre rival du village voisin, afin d’obtenir au novice désireux ses leçons de saxophone. Malgré tout, l’adolescent grandit et murit, et peut ainsi déceler les stratagèmes utilisés pour le berner, seulement à cet âge-là, la réaction la plus fréquente se trouve être d’envoyer littéralement se faire foutre l’intervenant responsable de l’irritation et s’en aller la tête aussi haute que le permet la morphologie du cou de l’intervenant irrité. Il quitta sans regrets l’Ensemble Tremplin et, par la même occasion, le monde actif de la musique.
En définitive, il aura partagé un lustre entier de sa vie avec sa compagne à pistons, pour finalement la délaisser, lâchement abandonnée pendant un peu plus de sept années. Sept années pendant lesquelles il n’a pas su libérer un jour entier ses doigts des compulsives crises de manque qui, aujourd’hui encore, agitent compulsivement ces derniers, les faisant enfoncer des pistons imaginaires dans une table, un bar, un accoudoir, une fenêtre de train ou un clavier d’ordinateur, montant et redescendant des gammes muettes.
Sept années auxquelles il est désormais bien décidé à ne plus laisser s’ajouter aucune supplémentaire. Il aura somme toute perdu deux choses : son enfance et sa trompette prêtée. Il ne pourra évidemment jamais récupérer la première, encore moins la remplacer, tandis qu’en ce qui concerne la seconde, il ne s’agit que d’une question d’argent, donc de temps.