Ce qui me manque, lorsque j’ouvre les yeux le matin, c’est de voir ma chambre à coucher, qui jadis fut une chambre d’hôtel, inondée par les rayons d’un soleil matinal, traversant mes anciens rideaux orangés, colorant la pièce d’un étouffant orange, dont je peux sentir la chaleur sur ma peau, comme si la lumière avait augmenté en consistance, la rendant sensible au toucher.
Ce qui me manque, lorsque je contemple ce spectacle de couleurs fruitées, c’est entendre monter à ma fenêtre la mélodie désarticulée des cloches des vaches en contrebas ; je connais si bien leur musique contemporaine que je les vois, je sais qu’elles sont là en bas et leur complainte de printemps traverse mes fenêtres double-vitrage mal isolées de toute leurs forces.
Ce qui me manque, lorsque je sors du lit, comme attirée par le chant des sirènes, c’est te voir, encore endormie, si paisible et imperturbable, telle une gamine absoute des préoccupations du quotidien, baignant dans la sérénité réconfortante, bien qu’éphémère d’un long sommeil profond ; ce sourire accroché à tes lèvres, la décontraction de tes paupières, la quiétude de ton visage.
Ce qui me manque, lorsque j’entrouvre les rideaux vieillot de ma fenêtre, c’est la pâle couche de neige qui, une fois de plus, n’a pu survivre à l’arrivée du printemps et de ces répugnantes fleurs bariolées, sur fond d’herbe ébouriffée, mais elle reviendra bientôt, la neige, et s’imposera une fois de plus en grande reine du coloriage, en dictateur des tons et apparences.
Ce qui me manque, lorsque je me suis plaint du paysage, c’est descendre ces étroits et branlant escaliers, jusqu’à la machine à café du modeste restaurant, aujourd’hui fermé, et jouer avec les innombrables boutons de l’appareil, me tâtant trompeusement, m’arrêtant finalement sur le café court et corsé, dont j’allongerai un peu la dose finalement, un matin de plus.
Ce qui me manque, lorsque j’ai déjà avalé une gorgé de café, bien trop chaude pour la savourer, c’est monter à moitié le store d’une des trop grandes fenêtres, pour que les clients puissent profiter au mieux de l’étendu paysage et de la surprenante vue qu’il offre, et sentir ce qu’à demi je vois, comme si cela m’appartenait, ou plutôt me possédait, me contenait à part entière.
Ce qui me manque m’importe peu aujourd’hui. Je ne saurais dire si je le reverrai un jour, sans trop craindre de me méprendre. Ce qui me préoccupe, c’est ce qui me manquera quand je partirai d’ici.