Une Vie dans l'absurde
Quelque part, il fût un temps, naquit un Homme. Il ne se nommait pas. En effet, à la vue de son enfant, la jeune mère, d’une grande sagesse, décida qu’une personne pourvut seulement d’une tête et d’un ventre n’avait nulle besoin de nom. On donne une nomination afin de différencier la personne d’une autre et de l’insérer dans la société. Or, grâce à son physique unique, on arrivait très facilement à le distinguer des autres et on savait déjà qu’il ne pourrait être sociable. L’Homme grandit. Il ne bougeait pas. Il ne parlait pas. Il ne pleurait pas.
Les scientifiques de l’époque déduiront de leurs observations que cet homme était physiquement mort. Mais sa mère se refusait de voir son enfant réduit à un animal d’expériences scientifiques. Aussi, elle renvoya tout les illuminés de l’époque de sa maison. Elle sentait la vie dans cet être. Son esprit vivait et fleurissait comme l’univers se répand depuis le Big Bang. Elle se jura, comme on jure par le sang, qu’elle s’en occuperai jusqu’à son dernier souffle. La jeune femme lui a donc raconté des histoires sans jamais laisser transparaître la moindre tristesse à l’égard de son fils pétrifié. Toute la soirée, après avoir servit de jouer à un homme que l’on appelait seigneur, elle lui révélait tout son savoir, tout son amour de mère à travers de merveilleux contes.
Il ne sentait pas, ni la douceur des seins maternelle sur sa bouche frêle, ni la jouissance du lait offert par ces derniers, ni le parfum envoûtant des roses qui l’entouraient, ni encore ses organes palpitant endormis.
Il ne voyait pas. La couleur des roses, le visage fin de sa mère, et les étoiles l’entourant lui étaient inconnu.
Il n’entendait pas non plus les histoires de sa mère, le vent frôlant son berceau, le printemps annoncé par les oiseaux abattus par les chasseurs. Finalement, il ignorait ce qu’était la vie et ce qu’il était.
Le début de son errance fut la plus dur. Il avait eu un choix à faire, à peine sorti du ventre de sa mère. La vie ou la mort. Sa conscience ne pouvait pas en décider, étant donné son jeune âge. C’est donc son inconscience qui prit la responsabilité de dire oui à la vie.
En grandissant, il s’est toujours demandé pourquoi il existait sans trouver de réponse.
Ainsi, l’enfant devint homme. Dépourvu de toutes contraintes, il pensait. Pas comme nous, mais il pensait. Se tromper souvent, mais il pensait fort bien. Ses questions traduites et adaptées à notre société étaient « Qui suis-je ? Où suis-je ? Comment suis-je ? Pourquoi suis-je ? ». Ce n’était que le début de son questionnement. Il répondait par des raisonnements faux comme, je suis le vide, je suis dans le vide, je suis vide et je suis ici pour combler le plein.
Il s’est donc interrogé sur ce qu’était le plein. Pour lui, c’était sa raison de vivre, la raison de la présence de vide. Car s’il y a du plein, logiquement, il y a du vide.
Il continuait à vivre ainsi en se posant quelques autres questions jusqu’au jour où sa mère décéda. Elle était allongé près de son fils, c’était la fin de l’automne. Les roses ont fini de fleurir, fanent et se meurent. Les oiseaux disparaissent pour de bon. Apparait la mort. Elle entoure, force, s’engouffre, plonge et atteint.
On enterre la vieille, usée et abîmée, dans une fausse creusée par quelques prisonniers ayant volé du pain afin de nourrir leurs enfants.
A ce moment là, l’homme âgé d’une quarantaine d’années déjà, comme un grain de maïs sec mis à l’épreuve de la chaleur, éclata brusquement, révéla son intérieur. Son cœur se dévoila et vit le jour.
Il comprit. Il avait eu tort.
Sa mère venait de mourir et il sentit son cœur s’affoler pour se déchirer enfin. Ce n’était non pas son cœur physique, depuis longtemps considéré comme inexistant par les scientifiques, mais son cœur regorgeant de tout les liens qu’il avait eu avec sa mère et qu’elle avait si bien entretenu. A présent il se sentait seul, désespéramment seul. En un instant, il découvrit ses premiers et derniers sentiments humains. L’amour, le bonheur et la tristesse. Il n’était donc pas le vide, mais le plein entouré d’un autre plein différent de lui mais qui l’aimait et par cet amour le faisait vivre. Il se sentait mourir. Il était heureux. Heureux de pouvoir mourir aimé, heureux de ne pas mourir seul. Enfin, son cœur s’envola vers le vide pour le combler…
Une paysanne venue piller la maison de la vieille dont elle fut la première à s’apercevoir de sa mort, découvrit une chose inerte ressemblant vaguement à un Homme. Une petite larme venait juste de couler sur sa joue pour caresser doucement son sourire heureux.
Elle pensa avoir affaire à un monstre et mit le feu à la maison en emportant quelques biens, d’une famille disparu, en cendres.