Ce sont les rivières sur ses joues qui attirent le regard. La pâleur de son teint et la tristesse de ses yeux en disent long sur sa détresse. Elle est juste là, assise sur un banc dans un jardin public, regardant jouer des enfants. Des enfants qui ne sont pas les siens, c'est la raison de la douleur qui lui crispe le visage.
Huit ans qu'elle s'y emploie sans succès. Elle y a mis tant d'énergie, tant de volonté, lui en reste-t-il encore assez pour survivre à l'échec cuisant qui se profile à l'horizon? Le temps lui manque. Pire, il joue contre elle. 35 ans déjà, elle ressent au fil des jours l'assèchement progressif de ses entrailles: elle se meurt à petit feu! Une mort lente qui monte en elle accompagné d'une bouffée chaleur: le feu la consume de l'intérieur, réduisant en cendre ses graines de vie.
Le regard des autres est devenu lourd à porter. Les supputations et commentaires fusent de toute part. Elle veut rester digne, mais la douleur est si forte…
Elle erre ainsi depuis longtemps, de parc en parc pour admirer ces enfants. Elle se fait du mal, elle le sait, mais ne peut s'en empêcher. Ils ont beau lui dire qu'on peut vivre sans être mère et rester femme, mais elle ressent le manque et le besoin de materner.
Tous les soirs, c'est le pas lourd qu'elle retourne à son domicile. L'appréhension qui la gagne au fur et à mesure qu'elle s'en approche. Les palpitations de c--ur qu'elle ressent quand elle pose sa main sur la poignée. Elle entre, on la regarde, on lui dit bonsoir, lui demande si ça journée a été bonne. Mais elle suspecte tout ce qu'on ne lui dit pas.
Elle devine les réprobations, les commentaires moqueurs qui ne franchissent pas le seuil des lèvres.
Le regard que son époux porte sur elle quand elle franchit le seuil de la chambre. Il est au lit, un journal dans les mains, il lève à peine les yeux pour saluer son arrivée. Elle voudrait qu'il l'embrasse, lui déclare un amour toujours intact malgré la stérilité. Mais s'il le fait, elle se demandera s'il est sincère, s'il ne joue pas la comédie. Si en secret, il n'a pas déjà une famille hors de ces murs. Si dans le silence de son c--ur, il n'envisage pas déjà le divorce, ou la bigamie.
A cet instant le mobile de son époux sonne, il décroche et dit : maman ?
Il est toujours au téléphone avec sa mère, que lui dit-elle ? Sa belle-mère ne l'a jamais aimé. Elle n'a jamais donné son accord à ce mariage, elle doit jubiler maintenant. Que peut-elle lui dire dans son dos ? De tous les regards c'est bien celui de sa belle-mère qui est le plus difficile à accepter. Un regard froid, inexpressif ; derrière lequel on peut tout mettre. Des allusions blessantes du genre : as-tu déjà fait des avortements ? Non pas un avortement mais des avortements. Autrement dit : as-tu été une traînée dans ta jeunesse ?
Ça y est, il a raccroché. Il se lève. Il s'habille. Où va-t-il ? Chez sa mère ! Elle va encore lui remplir le crâne. Si tous les soirs elle éloigne ainsi son mari d'elle, comment veut-elle qu'il lui donne des petits-fils ?
Elle est de mauvaise foi, elle le sait. Il y'a longtemps que le désir s'est évanoui dans leur couple. Ils ont passé les cinq dernières années à faire l'amour avec une obligation de résultat. Les conséquences ne se sont pas faites attendre.
Il y'a entre eux dans ce lit un mur de glace. Elle ne ressent plus rien, il ne la désire plus.Elle erre dans la chambre vide comme un fantôme. Sous la douche, elle sent à peine l'eau ruisselée sur son corps. Elle s'essuie, mais elle ne sent même pas sa peau. Elle n'a pas faim, elle va se coucher le ventre vide. Elle n'a pas non plus sommeil, mais elle préfère rester seule dans sa chambre. Demain, elle retournera voir les enfants au parc.
Fin