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sylvain a publié ce texte le 06/02/2008 à 20:34:09 |
Grimaçant à chaque craquement de latte du parquet sous son poids, Adèle ose enfin pénétrer dans la pièce. Elle sait qui se trouve là, ce n’est pas un invité mystère. Elle n’essaie pas d’imaginer la scène, Ronan allongé sur le lit, ou bien penché à la fenêtre, ça n’a pas d’importance, elle veut juste rester discrète, et ne pas perturber le repos de Ronan. Adèle passe sa chevelure d’ange dans l’entrebâillement de la porte et contemple le lit vide et défait. Elle reste sereine dans cette position pour le moins inconfortable, en équerre, un angle droit formé par le bas de ses reins et le haut de ses cuisses. Elle ne veut pas céder à la panique, un malade qui n’est plus dans son lit n’est pas un malade perdu. Adèle entre dans la pièce et, machinalement, observe l’horloge. Les aiguilles font le grand écart, il est 12h35. Elle frappe doucement à la porte de la pièce attenante, aménagée en salle de bain. Elle ne souhaite pas y pénétrer sans autorisation, elle est bien trop pudique pour cela. Sans réponses, elle plaque son oreille sur la porte et ferme les yeux, tentant ainsi d’entendre un quelconque mouvement de Ronan. En ouvrant les yeux après quelques secondes attentives, Adèle entrevoit la main de Ronan derrière le pied du lit. Elle l’aurait reconnue parmi des centaines. Une main velue, parsemée de piqûres et de griffures, de longs doigts écorchés au bout desquels poussent des ongles insignifiants, limés à ras : une main d’horticulteur. Adèle semble réfléchir. Elle, si altruiste, devrait se précipiter pour porter secours à Ronan, mais elle n’en fait rien. Tendant l’oreille, elle contemple le silence. D’un geste tranquille, elle referme la porte sans faire protester les gongs, après avoir vérifié que personne dans le couloir ne pouvait la surprendre. Elle s’agenouille alors près de Ronan, serrant sa main meurtrie, caressant affectueusement ses cheveux, en prenant soin de ne pas raviver sa blessure. Elle lui parle doucement, comme si un lourd secret allait être dévoilé.
- Ronan… Ronan… Je suis là, c’est Adèle.
Elle sort un mouchoir de sa poche et éponge la salive qui colle au visage de Ronan. Elle est attentionnée comme une mère envers son fils. Les caresses apaisantes de Adèle réveillent délicatement Ronan qui écarquille les yeux tout en gémissant.
- Ronan, c’est moi, susurre Adèle.
- Qui ?
- Ecoute-moi bien, la raison…
La porte grince à nouveau, Adèle camoufle sa peur en sanglotant. Ronan la regarde, troublé par la crainte exprimée par son visage. Adèle se tait tout en continuant d’effleurer ses cheveux. Elle se crispe, soutenant seule, le poids de son fardeau.
De son point de vue, à quelques centimètres du sol, Ronan décrypte les informations qu'il perçoit, incomplètes. Il ne voit que les pieds des intrus de l'autre côté du lit. Une paire de bottes, fine et à première vue légère, montre à Ronan la personnalité de l'individu se postant à gauche. Cette botte épouse parfaitement le pied et la cheville. Elle s'étire, se tend et se détend à chaque mouvement de son locataire. La coupe est élancée, les larges pièces de cuir souple sont méticuleusement cousues les unes aux autres pour former une seconde peau. Quatre liens savamment dessinés s'agrippent sans sourciller au velcro, qui ajoute une touche sportive à l'allure finale. A moitié camouflée sous un jean serré bleu stone lavé, ces bottes nous affirment que l'utilisateur est un motard chaussant au bas mot du 46, ce qui laisse deviner la stature du bonhomme.
A sa droite, une paire de chaussures d'homme, des mocassins marron qui jadis ont dû être vernis. Le cuir est depuis longtemps craquelé de toute part. Une chaussure néanmoins élégante malgré l'absence certaine d'entretien. On ne laisse pas dépérir un tel bijou de la cordonnerie sans raison. Son propriétaire, qui porte fièrement un revers au bas de son pantalon de flanelle, un ramasse-miettes bien démodé, a sans aucun doute dû faire face à des tourments personnels. Le spectre de l'homme d'affaires déchu ou de l'avocat radié du barreau se dissipe lorsqu'il pose à terre sa sacoche de médecin de campagne, à l'image de ses souliers, ternie par le temps. Dans un effort extrême, il se hisse sur la pointe des pieds pour observer la scène qui se joue plus bas.
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