Marie est désespérée !
Elle avait tant souhaité l’avoir, ce rôle ! Et c’est Cynthia qui a été choisie.
Parce que Marie est raide-courte-brune. Cynthia est longue-blonde-bouclée. Pour un rôle de fée ou de princesse, c’est mieux, évidemment. Marie sera l’un des Sept nains… Non, pas Grincheux ! Simplet, peut-être… Il est bien gentil, celui-là a dit la maîtresse…
Mais Marie est désespérée.
Ce spectacle de Noël, à l’école, elle s’en faisait une joie, et maintenant, c’est une vraie une catastrophe.
Mamie et Papy de Lyon vont venir exprès. Maminade, la Maman de Papa, aussi. Pour voir Marie en nain idiot !...
Tout le monde le sait, que c’est mieux d’être longue-blonde-bouclée, pour une fille !... Alors pourquoi pas elle ?
- Ma jolie chérie – Papa dit toujours de choses comme ça ! - Ma jolie chérie, c’est parce que tu ressembles à tes parents !
Marie doute ! Papa, oui, même s’il manque plein de cheveux sur le dessus, ce qui reste, tout court, est presque noir avec des fils d’argent comme les guirlandes du sapin du salon ! Mais Maman n’est pas brune ! Ses cheveux sont … pas blonds, non, mais presque, avec des mèches… « Je vais chez le coiffeur ! Je vais faire faire mes mèches ». Donc, c’est bien parce que les cheveux bruns, eh ! bien c’est pas joli, na !
Marie est désespérée.
Quant elle est rentrée tout à l’heure, Maman n’était pas là, en plus, et Caroline, la jeune fille au père – quel père ? Puisqu’elle a dit que le sien était mort quand elle était bébé ! …
C’est triste d’avoir un papa mort !
Caroline a dit : - « Je dois sortir faire une course. Tu vas être bien sage, n’est-ce pas ? Ton goûter est dans la cuisine »
Marie est trop désespérée pour avoir envie de goûter.
Par la porte ouverte du salon, elle voit le sapin de Noël, que Maman, Papa, et elle ont décoré dimanche dernier. Avec plein de boules bleues et argent, des guirlandes avec de toutes petites ampoules qui clignotent, et d’autres guirlandes sans ampoules en fils d’argent. Ce soir, il n’est pas encore éclairé, le sapin, mais il est joli quand même. Il fait encore un peu jour; sur le petit guéridon, la lampe rose préférée de Marie donne une lumière douce, et Marie voit sur la table basse la première boite de chocolat que Maman a reçu cette année.
Maman reçoit toujours plein de boîtes de chocolat, pas seulement à Noël. A Pâques aussi, et même quelquefois à rien du tout. Elle aussi, elle aime beaucoup les chocolats, mais ça la fait rire. A chaque nouvelle boîte, elle dit que décidément, « ils » n’ont pas d’imagination...
Qui ça ils ? a demandé Marie. « Mes clients, ma chérie, ceux qui me font travailler»… Maman fait des maisons… enfin pas vraiment !
Les maisons, c’est Papa qui les dessine et qui les fait construire par des ouvriers. Maman, elle, elle fait l’intérieur… les salles de bains, les cuisines, les rideaux… plein de choses pour que les gens soient heureux dans leur maison !...
Marie est désespérée !
Sur la boite de chocolats, là, devant elle, il y a une marquise avec une grande robe rose pleine de volants, comme une fée, un éventail qu’elle tient un peu devant sa figure, un joli masque doré et … elle est longue blonde bouclée … tellement blonde que ses cheveux sont presque blancs et tellement bouclée que ça lui fait comme un gros chapeau qui aurait des mèches bouclées dans le cou !
Marie est désespérée !
Machinalement elle a ouvert la boîte… le chocolat c’est pas tout, dans la vie, mais ça aide ! Surtout le gros praliné, là ! Ou le blanc avec une noisette dessus, ou celui-là, dans l’angle avec des rayures dorées…
Marie s’est assise sur un fauteuil et avance la main...
Sur le canapé en face, Mélusine regarde Marie de ses grands yeux verts.
Marie y voit comme un reproche.
- Je peux bien manger un chocolat, proteste-t-elle !
Mélusine cligne lentement des yeux !
- Un, oui ! Mais, c’est le quatrième que tu vas manger, dit-elle calmement. Tu vas être malade !
- Tant mieux ! dit Marie, désespérée ! Comme ça, je jouerais pas Simplet !
Marie est désespérée !
- Tu es sotte, dit Mélusine. Tu es raide brune ? eh ! bien sois une jolie gentille raide brune !
Tiens ? On croirait entendre Papa ! Ma jolie brunette, qu’il dit !
Mélusine insiste : « Il faut s’accepter comme on est ! Tu es une gentille petite fille ! Ils sont très beaux, tes cheveux bruns avec ta grosse frange ! » Ça, c’est la maîtresse qui l’a dit !
Marie est désespérée.
Blottie dans le grand fauteuil, elle pleurniche
- Je voudrais être blonde-longue-frisée comme Cynthia…
Mélusine est venue s’asseoir sur le bras du fauteuil. Elle baille largement, sans se cacher, montrant ses dents blanches et pointues.
- Tu le veux vraiment-vraiment ?
- Oh ! oui, je voudrais vraiment ! vraiment ! Mais c’est pas possible !
Mélusine se lève, s’étire un peu, et se rassied, enroulant sur ses gants blancs sa queue noire et touffue.
- Si tu le veux vraiment-vraiment, je peux t’aider, mais il y a une
- condition…
- Quelle condition ? demande Marie, désespérée et un peu barbouillée par les chocolats.
Mélusine passe une patte négligente par-dessus son oreille droite, la lèche, la repasse sur l’oreille …
Marie est désespérée !
- Quelle condition, dis-le ??
- Une condition très difficile – dit Mélusine. Ne plus manger jamais-jamais-jamais de chocolat !
- OOOH !
Marie est totalement désespérée ….
Plus jamais-jamais-jamais de chocolat ?? !...
- Même pas un petit carré ? Même pas un pain au chocolat, tout tiède, chez le boulanger ? Même pas un bol de chocolat tout crémeux chez Maminade ? Même pas un petit œuf ou un petit poisson à Pâques ? Même pas un petit pot de crème ? Même pas un peu de la mousse que fait Maman et qui fait comme tout plein de toutes petites bulles dans la bouche, entre la langue et le palais ? …
Mélusine se fait les griffes du bout de ses dents pointues.
- JAMAIS-JAMAIS-JAMAIS !! dit-elle avec conviction.
Longue-blonde-bouclée ?? Quel bonheur
Jamais-jamais-jamais de chocolat ! Quelle horreur !
Marie est dé-ses-pé-rée !
Mélusine s’agace. Le bout de sa queue va et vient, comme quand Marie veut l’habiller comme ses poupées et que ça l’embête…
- C’est dur ! dit Marie Dis ? Et juste quelques chocolats, le jour de Noël, quand même ?
Mélusine baille encore à large gueule rose, ce qui ferme ses yeux verts.
- Tu pourrais mettre ta patte devant ta bouche, dit Marie…
- Ne détourne pas la conversation. Je t’ai dit jamais-jamais-jamais ! Tu essaies de tricher ! C’est pas beau !
Marie est désespérée.
Tellement désespérée qu’elle a bien envie de #*****#r son pouce encore une fois, ce qu’elle ne fait plus depuis la rentrée à la grande école.
Dans sa tête, un nain vert avec un chapeau jaune et un sourire idiot danse avec la marquise à robe rose et masque doré de la boite de chocolats. La marquise bouclée-blonde-blanche sourit à Marie et agite son éventail pour l’inviter à venir danser avec eux.
Mélusine insiste – Alors, tu te décides ?
Marie est désespérée, mais décidée. Elle respire un grand coup, ouvre la bouche et …
La lumière s’allume brusquement dans tous les coins du salon, le sapin se met à scintiller de toutes ses petites ampoules, de toutes ses boules brillantes, de toutes ses guirlandes.
Mélusine a sauté du bras du fauteuil et disparu vers la cuisine.
Marie se frotte les yeux ! Elle a un peu mal au cœur…
- Marie ! s’exclame Maman. Mais que fais-tu toute seule presque dans le noir? Tu dormais? Tu n’as pas mangé trop de chocolats, j’espère !
=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=
Cynthia a attrapé un gros rhume le mercredi suivant en sortant de la patinoire. Et la maîtresse, en relisant l’histoire, s’est souvenue que Blanche Neige était «blanche comme la neige, noire comme l’ébène et rouge comme le sang » c’est-à-dire la peau blanche, les lèvres vermeilles et les cheveux très bruns.
Marie fut une délicieuse Blanche Neige.