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Nouvelles Littéraires : Rendez vous

  
Posted by LEGRAND on 2007/12/13 10:06:12 (124 reads) News by the same author



 

 

Assis dans un fauteuil du salon, il attendait. Tapotant les accoudoirs des doigts, il surveillait les deux pendules suisse suspendues côte à côte contre le mur d’en face. Et dans le silence écrasant les tempos martelaient une anxiété.

Dix huit heures trente. Il rida son front sur une incompréhension. Il y eut un bruit mécanique suivi d’un autre identique et deux coucous, simultanément, sortirent d’un volet pour le narguer, le réveiller ou le libérer.

L’instant suivant il se leva prestement, se dirigea vers la sortie en éteignant les lumières derrière lui. Méthodiquement il verrouilla à double tour la porte de l’appartement puis, soudain s’immobilisa et tendit l’oreille au bruit se rapprochant de l’ascenseur. Non ! Fausse alerte, l’engin poursuivit sa course, apparemment descendante.

Rassuré il se racla la gorge, s’assura en touchant les poches du plat des mains qu’il n’avait rien oublié, tira les manches et les pans de sa veste et s’en alla en préférant prendre les escaliers.

Deux étages plus tard il traversa le hall où se croisaient  tous les échos de l’immeuble et s’en fut d’un pas résolu.

Après vingt minutes de marche à la cadence d’un métronome, il poussa le portillon du jardinet latéral de la petite gare de province, longea le mur de grès qu’il caressa en passant à un certain endroit, bifurqua à droite, leva les yeux vers l’horloge pour se situer dans le temps tout en lançant un bonsoir laconique au guichetier qui était censé être dans ce bureau, là ! Derrière cette façade de verre qu’il ne regarda même pas.

Il était dix huit heures cinquante cinq. Il y avait un hic. A cheval sur le temps il ne put se résoudre à accepter une perte de cinq minutes pour fermer la porte, écouter l’ascenseur et dévaler les deux étages. Non ! C’était trop.

Il consulta sa montre bracelet, dix huit heures cinquante trois. Le constat était acceptable mais voilà, à sa montre il ne faisait plus confiance depuis…

Il oublia volontairement les causes de cette méfiance en se disant qu’il devra tirer cette différence au clair. Ces deux minutes étaient très importantes à ses yeux. Il fera le point à l’arrivée du dix neuf heures trois car, à l’arrivée de ce train, il sera dix neuf heures trois autre chose était inconcevable. Le trafic du réseau ferré ne pouvait pas se permettre des approximations. Question de sécurité pensa t-il avant de s’exclamer, sécurité ! En s’installant sur le banc faisant face aux voies.

Il toisa l’horloge comme s’il cherchait à la surprendre en flagrant délit de vol des temps.

Dix huit heures cinquante huit. Il consulta sa montre une seconde fois. Dix huit heures cinquante six ! Lança t-il d’une voix étonnée avant de pouffer sans raison apparentes et prendre ses aises en déployant ses bras sur le dos du banc.

Un mouvement de la tête à droite, un autre à gauche, pas âme qui vive. Alors sur ce quai désert, il tuait le temps en comptant les néons qui, accrochés en file indienne sous le préau, éclairaient l’endroit.

Toi, là bas, sors de l’ombre ! Cria t-il subitement au crépuscule s’approchant du couloir de lumière. Rien ne se passa mais ! Il l’avait à l’œil pensa t-il avant de poser son regard inquiet sur l’horloge.

La grande aiguille venait juste de faire un saut sur la deuxième minute. Il était dix neuf heures deux. Sur le banc il serra les jambes l’une contre l’autre, posa ses mains sur les genoux et commença un curieux balancement d’avant en arrière du corps.

Dix secondes tout au plus, une éternité pour lui avant qu’il ne se fige à la perception d’une sonnerie discontinue. Le train s’approchait de la gare.

Il fixait toujours l’horloge et à dix neuf heures trois, entendant le cognement rassurant des wagons s’entrechoquant, il reporta son regard vers la voie. Silence abîme.

Une voiture silencieuse l’observa de son œil compartiment sans aucunes réactions. Personne ne monta, personne ne descendit et dans ce mystère, de l’avant arriva un long cri aigu.

C’était le signal désolé du départ. Nouveau vacarme et lentement défilèrent les yeux vides. Un second cri, il ne restait plus que les fanaux rouges qui, dans le noir, signalaient une déception.

Il attendra le vingt heures treize avait-il décidé. Elle avait eu, sans doute, un empêchement de dernière minute, toujours un problème de temps.

Sur sa déduction il reprit ses aises et attendit calmement.

A dix neuf heures trente sept dans un long cri à faire frémir, sortit de la nuit un trait de lumière qui passa devant lui dans un train d’enfer et alors que là bas, vers l’avant mourut une plainte, il regardait virevolter un papier cellophane animé sans doute par les dernières turbulences.

La nuit avait fini par dresser son camp à la limite de la lumière qui, dans une ultime bataille préserva l’essentiel avec son artificiel et dans cet espace en otage dansait funèbre le silence d’une absence.

Au rythme machiavélique des non dits maudits succéda un temps mort avec lequel, maintenant, il fait corps et sur cet air de défaite, il sortit d’une poche une série de clichés photomatons qui lui souriaient dans l’empressement des flashs.

Les digues de l’endurance cédèrent à la pression de la souffrance et dans le tumulte sauvage d’un moment nécrophage, il laissa les sanglots déferler sur le paysage de ses maux.

«  Il traversait tranquillement le petit hall de cette gare et sortit sur le quai au moment où le dix neuf heures trois démarrait. Des yeux il fouilla les environs, non ! Son épouse n’était pas encore arrivée, il l’aurait croisée dans le hall, en deux minutes elle ne pouvait pas être plus loin. Un imprévu de dernière minute avait-il pensé alors en s’installant sur ce banc avec la ferme intention d’attendre le vingt heures treize. »

Il ne s’imaginait pas qu’elle était sortie par le jardinet et surtout, il ne savait pas que là bas, sans défenses elle fut sauvagement agressée et rendit l’âme en silence adossée au mur de grès pendant que lui, à cent cinquante mètres environ, sous un autre angle, attendait…c’était il y a cinq ans.

Il se refusa à suivre l’avancée vicieuse des maux et leur montée. Il n’attendra pas le vingt heures treize, c’est inutile. D’ailleurs, tout comme le dix neuf heures trois, il a été supprimé. Seul passage dans ce créneau de temps, un train à grande vitesse qui d’un long cri rappelle qu’il était une fois un drame.

Il ferma son livre de la mémoire dans un claquement de talons. Un dernier coup d’œil à la lumière avant de se laisser absorber par la nuit damnation et, du coté du mur de grès, on entendit une détonation.

                                                                                                            Fin

Legrand le 13/12/2007 

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Bambou
Posted: 2007/12/13 12:05  Updated: 2007/12/13 12:05
Joined: 2007/11/26
From: Finistère - Bretagne
Posts: 410
 Re: Rendez vous
les notes "coup de coeur" ça se donne tout de suite, à la première lecture, le coeur battant un peu plus vite! Normal !
Quand je reviendraisn car je reviendrai... j'aurai peut-être un oeil plus critique ici ou là !
Pour le moment j'entends encore l'écho du coup de feu.
Merci Legrand !
dady
Posted: 2007/12/13 23:37  Updated: 2007/12/14 0:16
Joined: 2007/1/7
From: Sens Yonne 89 France
Posts: 125
 Re: Rendez vous
histoire rondement bien menée avec une ambiguité sur le personnage que l'on croit maniaque et qui en fait est d'une pathétique mélancolie suicidaire !!
Bravo ,et la prochaine fois, fait durer encore et encore ton personnage !!!
coeurperdu
Posted: 2007/12/14 12:02  Updated: 2007/12/14 12:05
Joined: 2006/11/28
From:
Posts: 319
 Re: Rendez vous
j'en reste bouche stupéfiée...tu m'a etourdit de splendeur et d'effroi...
Le temps et l'autre....vaste sujet ...la preoccupation de tants de vies...l'essentiel de l'existence...et toute sa compléxité......
Je ne me serais jamais risquée sur un tel sujet.....Et toi avec une grandeur tu t'y jettes à mots perdus...tu te lances...ca tangue et ca balance...entre le coeur ...le corps...et l'esprit...meurtris....a travers ces concepts philosophiques ( je n'aime pas ce mot ...mais n'en ai pas trouver d'autre, parce que quand on vie au quotidien le temps l'autre et l'incertitude...c'est plus que des concepts....tellement plus...)...et une fois de plus ca touche et boulverse tout en criant la réalité....quel talent.....

Un humain un vrai....oui il en existe encore....un artiste...un peintre ...et un intérieur...!!!!!!!!



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