Le bateau voguait sur les eaux calmes avec régularité, toujours dans la même direction. Un épais brouillard dominait l’impressionnante étendue de liquide stagnant. Les yeux froids du capitaine demeuraient constamment fixés vers l’avant. Son regard perçait-il l’inquiétante barrière blanchâtre? (Mon regard…) C’est ce que plusieurs passagers croyaient. L’étrange personnage restait toujours silencieux, ce qui intriguait tout le monde à bord.
Tout avait commencé lorsqu’ils s’étaient réveillés dans de petites cabines ne contenant qu’un lit poussiéreux. Tous avaient mis quelques minutes à tenter de s’expliquer la situation en consultant les autres, mais personne ne savait : impossible de deviner la destination du bateau, et encore plus ardue était la tâche de trouver le lien qui les unissait tous, la raison qui les avait amenés sur cette mystérieuse embarcation.
D’imposantes créatures cylindriques à la gueule généreusement dentée se laissaient flotter à la surface des eaux opaques. Lorsque le bateau s’en approchait, elles disparaissaient brusquement dans un tourbillon bouillonnant, comme pris d’effroi. Les passagers en étaient soulagés, mais se méfiaient de ce respect inespéré. Après tout, la situation ne se prêtait guère aux réjouissances. L’incertitude régnait à bord, d’autant plus que l’homme encapuchonné semblait inaccessible : il lançait un regard glacial à tous les malotrus qui s’approchaient trop. (Ce regard…) Ceux qui avaient essayé d’entrer en contact avec lui avaient été comme hypnotisés, retournant bredouille dans la bergerie.
Le ciel était gris et parsemé d’éclairs orangés parfaitement inaudibles, comme si le tonnerre se frappait à une barrière invisible. L’écran de brouillard qui s’étalait dans toutes les directions se mélangeait à des vapeurs rougeâtres sorties de nulle part. (Nulle part c’est ici…). Tout juste assez froid pour imprégner les voyageurs d’inconfort, le vent aiguisait l’anxiété collective, amplifiait cette vague d’appréhension mal définie qui se propageait sur le pont telle une onde télépathique. Les passagers observaient, avec le regard vide mais les pensées débordantes, le souffle de l’air épousant parfaitement l’imposante et unique voile du bateau.
Soudain, quelques occupants s’agitèrent en pointant vers l’avant de l’embarcation. Un bruit continu se faisait entendre et allait en s’amplifiant. (C’est tout près…). Le son était puissant, mais difficile à définir. Au bout de quelques minutes, il y eut un véritable attroupement à l’avant du bateau, un peu en retrait du mystérieux homme aux commandes. C’est à ce moment que tous aperçurent l’immense tourbillon. (Grandiose, extatique…). Instinctivement, plusieurs passagers se tournèrent vers le capitaine, qui, d’un geste solennel, sortit une faux de sa grande cape et la brandit vers le ciel. Aucun passager ne vit l’horrible rictus qui se dessina alors sur son visage décharné.