L’ ANGE TRISTE DU QUAI N°13
D’un air béa, je suis planté devant cette affiche à la con, une publicité pour le magasine « Glamour » avec une espèce de blonde décolorée donnant des conseils pour améliorer sa libido. Cela va faire presque une heure trente que j’attends mon train à la gare de Bordeaux Saint Jean. Ces bandes de salauds de la SNCF ont choisi CE putain vendredi pour faire grève. Je suis pour le droit de grève, mais pas si cela me pénalise! Comme un con, je suis assis à terre écrivant une suite de mots incohérents.
Puis, une voix synthétique délivre le message tant attendu. Le train pour Agen arrive en voie numéro 13 d’ici quelques minutes… Je me lève en prenant mes affaires, et je me dirige vers le quai. Arriver dans mon wagon, je m’ affale dans un siège côtes fenêtre. Je suis dans l’un de ces vieux TER aux banquettes en faux cuir marron. Bizarrement, il n’y a personne d’autre dans mon wagon (étonnant pour un jour de grève); le train s’élance, puis je me remets à écrire quelques mots et très vite je m’endors contre la fenêtre.
A mon réveil, il n’ y a toujours personne dans mon wagon; le train est l’arrêt et je reconnais la gare de Toulouse Matabiau plongée dans la nuit… Et merde, j’ai dormi trop longtemps! Pourquoi toutes les miséricordes doivent elles s’abattre sur une seule et même journée? Et avec un peu de malchance, je peux espérer que le prochain train pour Agen est dans 2 heures (et en période blanche). Je me lève sans oublier mes affaires, je marche vers la sortie, j’ouvre la porte et…
Je ne comprends pas. J’essaie pourtant de rationaliser ce que je vois, mais je ne comprends pas. Éblouis par un beau soleil, je suis sur le quai de la voie n°13 d’une petite gare de campagne totalement déserte. Une station ne possèdant qu’une seule voie….Je reste planter un long instant, puis je décide de trouver un indice m’indiquant où je suis. La porte vitrée de la gare est fermée et poussiéreuse. Avec ma main, je dessine un hublot en enlevant de la crasse re couvrant l'une des fenêtres. À l’intérieur, il fait sombre et visiblement il n’y a pas âmes qui vivent. Je contourne la gare par un petit sentier, je découvre une longue avenue déserte et parfaitement rectiligne bordé de peupliers bien verts et de larges trottoirs. De chaque côtes de la rue, je vois des bâtisses haut de trois à quatre étages tous semblables. Je commence à marcher le long de l'unique route. Je me retourne puis je constate avec stupeur que la gare a disparue… Devant et derrière moi se trouve cette avenue fantomatique s’étendant à l’identique vers l’infinie…
Solution n°1 : je rêve, je suis encore dans le train.
Solution n°2 : les champignons de midi n’étaient pas des cèpes.
Solution n°3 : je suis fou…
Solution n°4 : je suis mort et je suis en enfer ?
Je ne comprend rien.
« Dénudé de ton bonheur, je hurle les mots de la tristesse, qui chaque seconde, m’ envahi un peu plus... Prisonnière de tes maux, je fond en larme… » Chuchote une voix douce. Je me tourne, puis au loin se révèle une femme habillée d'un grand linceul blanc à l’ombre d’un peuplier ; je me mets à courir vers elle, mais elle rentre dans l’un des bâtiments. Arriver face à l’entrée de cet immeuble, je respire quelques seconde, j’ouvre la porte et…
J’avance dans un tunnel plongé dans la pénombre vers un ascenseur éclairé d’une lumière rouge, dans lequel se trouve la dame en blanc. Envoûter par le silence de son charme, je glisse doucement vers elle. Ses yeux profonds rivés sur les miens font accélérer mon coeur; mes pas sont lents et arythmés; lentement je dérive vers cet ange triste au visage ruisselant de larmes . Arriver devant l’ascenseur, les portes se ferment brusquement. A plusieurs reprise, je rappel l’ascenseur, puis les portes s’ouvrent… Elle a déjà disparu, je rentre à l’intérieur. Les murs sont colorés d’un rouge sang uni, sans avoir rien fait les portes se referment puis l’ascenseur se met en marche. Mes mains tremblent d' impatiente de la revoir, ma respiration est haletante, mon esprit devient esclave de cette apparition. Malgré son caractère éphémère, à cet instant, ma vie n'a de sens que pour elle; même les voleurs de falaises ne pourraient m' empêcher d' aimer la somptueuse volatilité de la dame en blanc.
Les portes coulissent enfin et me laisse pénétrer dans une pièce lumineuse aux murs recouverts de rideaux blancs nacre; face à moi l’un des rideaux s’agite. Je m’élance et je traverse le voile. Derrière se cache une chambre où seul les tons de rouge sont représentés. Au milieu de la pièce est disposé un grand lit; une simple table de nuit à sa droite sur laquelle est posée une lampe de chevet. Une grande fenêtre sur ma droite laisse passer les rayons du soleil. Celle-ci est alliée à un large rebord. Je tourne le dos, et derrière moi se trouve un mur sur lequel je pose ma main. Je suis atterri dans une pièce sans entrées, et incontestablement je viens de traverser un mur... Je me retourne et comme par magie l’ange triste au linceul blanc est apparue sur le rebord de la fenêtre. Son visage est tourné vers le ciel bleu. Son regard est intense et est traversé par des fils de laine où pourrait se pendre les joueurs de silence.
Je m’avance vers elle de quelques pas délicats en tendant une main, mais elle ouvre la fenêtre et se jette dans le vide. Le vent fait claquer la fenêtre, j’ essais de l’ouvrir, cependant je n’y arrive pas; à travers les carreaux je ne distingue rien d’autre que le ciel bleu azur. Ne sachant que faire, je m’allonge sur le lit, puis mes yeux se ferme, je m’endors.
A mon réveil, je suis à terre entre les pas d'une foule marchant à tous vas. Je me lève doucement après avoir caresser le bitume sur lequel j'étais couché. Ils sont tous habillés de toges d' un noir exquis. Ils portent des masques rouges et de grands chapeaux noirs. Ces personnages fantasmagoriques issus de cette irréalité sont tous identiques: ce sont des clones dont la beauté serait stupéfiée. Aisément, je distingue au milieu de la foule le bel ange au linceul blanc me fixant dans les yeux, j’essaie de la suivre, mais elle s’ enfuis; j' accélère mes pas, je bouscule sans vergogne toutes les personnes se trouvant sur mon chemin, néanmoins je n’arrive toujours pas à la rattraper.
Je ne peux décompté le temps que j’ai passé à essayer de suivre l’ange triste. Probablement une éternité ou une fraction de seconde. Je ne sais pas, et cela n’a plus d’importance. Puis la fille au linceul blanc m’a amené dans un bois. Comme d’habitude je cours derrière ces pas. Je la suis jusqu' au bord d’une rivière. L' eau claire coule doucement dans un silence obsédant. Elle est bordée d'une herbe d'un vert éclatant. Les feuilles des arbres sont immobiles sous le ciel limpide d'un bleu que l'azur pourrait jalouser. Sur les berges de la rivière, un cercueil blanc est ouvert. Veut elle que je me couche dans le cercueil? Veut elle que tout s’arrête?
Je suis condamné à errer sur le quai numéro treize. Je suis le prisonnier enchaîné aux larmes de la belle femme au linceul blanc. Je suis voué à la suivre pour l’éternité sans jamais pouvoir la rattraper. Je me couche dans le cercueil, puis doucement je m’endors. À mon réveil, je me retrouve dans ce wagon maudit. Je reconnais la gare de Toulouse Matabiau, je me lève, je marche vers la sortie, j’ouvre la porte et…
Nicolas Hamoneau