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jowa59 a publié ce texte le 10/08/2008 à 15:56:46 |
Pascal N. sort de chez lui, referme la porte à clé, se retourne et lève les yeux en soupirant. Une pluie fine et glacée tombe des lourds nuages, qui, poussés par un fort vent du nord, traversent un ciel grisâtre.
Il ajuste sa casquette, remonte le col de son blouson, enfonce les mains dans ses poches, et le dos courbé, part d'un pas décidé vers le centre ville.
Il est à peine dix sept heures et la nuit est déjà là. La lumière des réverbères se reflète sur le sol mouillé et les phares des voitures passant sur la chaussée lancent des éclairs qui lui blessent les yeux. Ses chaussures clapotent dans les flaques, les pneus chuintent sur le macadam, des bribes de conversations, de musique et de rires s'échappent des cafés quand il passe devant. Tous ces bruits composent la mélodie de la ville.
Pascal n'y prête aucune attention. Dans sa tête c'est le chaos le plus total, les mots se bouscu-lent dans son esprit, des phrases sans queue ni tête se forment et disparaissent et il a sans arrêt des idées bizarres. Il voudrait coucher tout cela sur le papier, histoire de mettre un peu d'ordre et d'y voir clair, mais il n'a plus tenu un crayon depuis le lycée, il y a très longtemps.
Cela a commencé il y a quelques mois, quand son épouse adorée est partie, comme ça, sans dire un mot, sans explications, le laissant seul et désemparé.
Ce fut un grand choc émotionnel. Incapable d'exprimer son désespoir, il sombra dans la dépression.
Il perdit le goût de tout, traversant la vie comme un fantôme, songeant de plus en plus souvent au suicide.
Et puis les premiers symptômes apparurent. Un matin, en se réveillant d'une vraie nuit de sommeil, la première depuis le départ de sa femme, il eut l'impression de se réveiller dans un autre monde.
Un rayon de soleil, passant par les rideaux entrebâillés, faisait une tache lumineuse sur le mur en face du lit. En temps normal il se serait dit:
-Tiens, il fait beau, je vais pouvoir aller faire un tour.
Mais inexplicablement, des centaines de mots et d'images, tout entremêlés, envahirent son esprit en se bousculant, semant la confusion. En gémissant il se prit la tête à deux mains, se demandant ce qui lui arrivait.
Il n'avait jamais ressenti ça, et il était épouvanté. Déjà que la vie n'était pas facile ces derniers temps, si en plus il tombait malade…
La crise passa au bout de quelques minutes. Il put se lever, faire sa toilette, et prendre son petit déjeuner.
C'est en sortant de chez lui pour aller au travail, que cela le reprit. Il tournait la clé dans la serrure quand un couple, tendrement enlacé, passa sur le trottoir. Soudain la femme éclata d'un rire heureux, et la confusion envahit de nouveau Pascal.
Précipitamment il rouvrit sa porte, rentra chez lui, referma, et s'adossa au battant en tremblant de tout ses membres.
Ce jour là il ne mit pas le nez dehors. Il appela son employeur pour le prévenir de son absence, lui dit qu'il était malade et qu'il reprendrait le travail dès qu'il irait mieux. Il prit deux aspirines et retourna se coucher.
Il passa le reste de la journée au lit, ne se levant que pour aller aux toilettes et avaler un en-cas. Les troubles le reprirent plusieurs fois, à intervalles irréguliers, mais ne durant pas plus de quelques minutes chacun.
La nuit suivante il eut un sommeil agité, peuplé de rêves étranges où des créatures ailées lui tenaient à l'oreille des propos incompréhensibles, où des paysages irréels explosaient de couleurs et de lumière, et où même la pluie chantait.
Le lendemain matin, épuisé, il appela son médecin.
Celui-ci passa dans la journée, diagnostiqua un méchant virus, cause probable de ses hallucinations, lui prescrivit un traitement et lui conseilla de garder le lit pendant quelques jours.
Malheureusement son état ne s'améliora pas, bien au contraire. Les crises devinrent plus longues et moins espacées. Il essaya bien de reprendre le travail, mais une telle confusion régnait dans son esprit qu'il était incapable de se concentrer et qu'il commettait erreur sur erreur.
Il dut se résoudre à prendre un congé longue maladie, et commença une interminable série d'examens.
Il passa des tests, subit des prélèvements, des prises de sang, des analyses…Rien! On ne trouva rien! Pas de virus exotique, pas de malformation du cerveau, pas d'intoxication par des substances hallucinogènes…
Les seules choses qu'on lui trouvât étaient son goût pour la solitude, son tempérament rêveur et son incompréhension du monde moderne. Tout cela ne méritait tout de même pas un traitement médical.
On lui conseilla donc de prendre son mal en patience, un anxiolytique en cas de crise grave, et de retourner travailler pour s'occuper l'esprit.
Il reprit donc son activité. De toute façon il le fallait, ses finances étaient au plus bas.
Malheureusement son état ne s'améliora en rien. Les manifestations de confusion mentale continuaient de se manifester n'importe quand, ce qui le jetait dans le désarroi le plus total. Le peu de vie sociale qu'il avait avant se réduisait comme peau de chagrin, et les rares personnes qu'il voyait de temps en temps commençaient à l'éviter en lui jetant des regards de commisération.
La seule chose positive qu'il avait retirée de cette aventure était qu'il avait enfin compris pourquoi sa femme était partie: elle en avait eu assez de vivre avec un rêveur déconnecté de la vie sociale. Ca l'avait soulagé de savoir.
Il décida de se consacrer à la recherche d'un spécialiste capable de le soigner, et, peut-être, de le guérir.
Il passa des coups de téléphone, chercha sur Internet, consulta des tas de revues médicales…
Enfin quelqu'un lui donna l'adresse d'une personne qui avait soigné des cas comme le sien. Pascal fut content d'apprendre qu'il n'était pas un cas unique, cela lui redonna espoir.
Il prit contact avec le spécialiste et ils décidèrent d'un rendez-vous.
Il arrive au cabinet du docteur F. avec un quart d'heure d'avance. Tant mieux, ça lui laisse le temps de se préparer à l'entretien. Le fait de rencontrer pour la première fois un inconnu le met toujours mal à l'aise.
La maison est tout ce qu'il y a de banale. Des yeux il cherche la plaque indiquant le cabinet médical, il ne la trouve pas. Bizarre. Il vérifie l'adresse qu'il a notée sur un morceau de papier…C'est bien ici. Il regarde la petite étiquette se trouvant sous la sonnette: Francis F. sans plus. Pas de raison sociale, mais c'est bien le nom qu'on lui a donné. Il sonne, un carillon retentit derrière la porte, puis des bruits de pas…La porte s'ouvre.
Francis F. est un homme mince, assez grand, une bonne soixantaine d'années, cheveux blancs plutôt longs, un visage mince, un nez fin chaussé de fines lunettes à monture dorée et une grande bouche où un sourire sincère montre des dents qui semblent celles d'origine.
-Entrez, je vous attendais, dit-il en donnant à Pascal une poignée de main ferme.
Celui-ci entre dans le vestibule, un couloir étroit où des rayonnages couverts de livres et de magazines de toutes sortes laissent entrevoir un papier peint passablement défraîchi.
-Merci, Docteur. Dit-il.
L'autre se retourne en riant :
- je ne suis pas docteur!
-Mais…Je croyais…Bafouille Pascal,
-Oui! Je sais! Celui qui vous a donné mon nom vous a dit que j'étais médecin! C'est un farceur! C'est la première personne que j'ai pu aider, et depuis il clame partout que je suis le "Docteur Miracle" qui l'a sauvé. En vérité, je n'ai fait que lui montrer le chemin.
-Mais, reprend Pascal, est-ce que vous pouvez faire quelque chose pour m'aider?
-Je ne vais rien faire pour vous! C'est vous qui allez le faire! Moi je ne suis là que pour vous guider.
Francis ouvre une porte sur la droite :
-Je vous en prie, entrez et asseyez-vous.
Pascal pénètre dans une petite pièce, assez sombre, meublée de façon vieillotte mais confortable, où on sent tout de suite que le propriétaire doit y passer le plus clair de son temps.
Comme dans le vestibule, des bibliothèques couvrent les murs. Un grand bureau en chêne massif, flanqué de chaque coté par des piles de revues occupe un coin, et, au centre, posés sur un épais tapis ancien, deux énormes fauteuils en cuir, patinés par l'usage, se font face par-dessus une table de salon.
Il prend place dans l'un d'eux et se sent aussitôt enveloppé comme dans les bras d'une femme.
En voyant son visage se détendre et prendre un air satisfait, son hôte sourit :
-Confortable, n'est-ce pas ? Il m'est arrivé plus d'une fois de m'y endormir, et, ma foi, je peux dire qu'on y dort très bien!
Francis s'installe dans l'autre fauteuil, se cale bien au fond, et se penche en avant :
-Expliquez-moi ce qui vous arrive…
Mis en confiance par cet homme si attentif et sympathique, Pascal déballe tout : le départ de sa femme, sa dépression, le début de ses "crises", les ennuis que celles-ci lui ont causés, les examens médicaux…Tout. L'autre l'écoute jusqu'au bout, sans l'interrompre. Puis, quand pascal semble avoir tout dit, il lui pose quelques questions :
-Avez-vous déjà eu ce genre de "crises" dans votre jeunesse ?
-Non, jamais!
-Quand votre femme était encore là ?
-Non.
-Dans votre famille, des gens auraient-ils eus ce même genre de problèmes ?
-Euh…Pascal réfléchit un moment, je ne crois pas.
Les questions continuent pendant quelques minutes, puis :
-Voilà, j'ai deux choses à vous annoncer, la première: je sais de quoi vous souffrez, la deuxième: vous ne pouvez pas guérir, ça ne se soigne pas.
Pascal est effondré.
-Vous êtes sûr ?
-Tout à fait. Francis tend le bras, attrape un calepin et un crayon, écrit quelque chose, puis tend la feuille à Pascal.
-Prenez contact avec ces gens, ils vous seront d'un grand secours, ils sont très compétents.
Pascal prend le papier, et, sans même y jeter un coup d'œil, le met dans la poche de son blouson.
-Vous avez dit que ça ne se soignait pas…
-En effet; parce que ce n'est pas une maladie.
-Comment ça, pas une maladie ? Qu'est ce que c'est, alors ?
-C'est un virus.
-C'est un virus, mais pas une maladie! Vous vous moquez de moi ?
-Absolument pas…Vous avez attrapé le virus de la Poésie!
-C'est ridicule!
-Pas du tout! Tous les signes sont là! Les mots qui se bousculent dans votre tête, ce sont des vers! Simplement vous ne savez pas encore les exprimer. Ces couleurs qui explosent, la pluie qui chante ! C'est votre cœur de poète qui magnifie tout! Les rêves et les femmes ailées! Ce sont des poèmes inspirés par des muses! Les muses sont simplement la personnification de votre âme de poète! Tous les signes vous dis-je!
Vous avez été choisi! Vous ne connaissez pas votre chance! Toute ma vie, j'ai voulu être poète, seulement, ce n'est pas ma destinée. Voyez tous ces livres, j'ai essayé, j'ai voulu connaître le secret de la poésie. Et vous voulez que je vous dise? Il n'y a pas de secret: on ne devient pas poète! On naît poète!
Seulement vous, votre nature de poète vous a été révélée beaucoup plus tard que la normale, et vous n'y étiez pas préparé.
Non, vous n'êtes pas malade…Vous avez un destin à assumer.
-Mais je ne veux pas être poète! Je veux une vie normale!
-Vous n'avez pas le choix…Oh, bien sûr, vous pouvez ignorer votre don, faire comme si vous ne l'aviez pas, mais, croyez-moi, vous serez très malheureux, vous devrez vivre sans la partie la plus importante de vous-même : la Poésie!
Non, ce que vous devez faire, c'est de vous former, d'apprendre à utiliser au mieux vos capacités, et ensuite vous comprendrez que vous ne pouviez pas faire autre chose.
A ce moment là revenez me voir. Je serais ravi de discuter avec un authentique poète.
Francis F. se leva, sourit à Pascal en lui serrant la main, lui signifiant par là qu'il en avait assez dit et que l'entretien était terminé.
Pascal le salua, puis sortit.
Quand la porte se fut refermée derrière lui, il resta planté sur le perron quelques instants, songeant à tout ce qu'il venait d'apprendre et se demandant s'il aurait la force d'accomplir le long chemin qui s'ouvrait à lui.
Puis il se décida à rentrer chez lui. Il ajusta sa casquette, mit les mains dans ses poches….Et sentit sous ses doigts le papier que lui avait donné Francis. Il le sortit et le déplia, dessus étaient simplement inscrits trois mots : nouvelle-poésie.com.
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