Jean‑François Grégoire (Paisansage)
Le trésor magique
Ou
Secrets de famille
« Où est votre trésor, là aussi sera votre cœur. » (Nouveau testament.)
« Si vous tournez votre lumière vers l’intérieur, Vous découvrirez le secret précieux qui est en vous. » (Huei-Nêng)
*
- Grand-père ! Grand-père ? Grand-père….
- Oui… Oui mon petit…
- Tu t’étais endormi ? Tu n’étais plus avec moi ?
- Oh que si ! Mais si tu le penses réellement, excuse-moi de m’être évadé dans un monde qui ne t’appartient pas encore.
- Quel monde Grand-père ?
- Le monde du trésor qui est en toi.
- C’n’est pas possible, on ne peut pas avoir de trésor dans son ventre Grand-père.
- Peut-être pas dans ton ventre, peut-être pas à ton âge, mais je peux t’aider à te constituer une richesse intérieure.
- Comment ça ! Tu peux m’expliquer Grand-père ?
- Bien sûr, viens près de moi et écoute bien.
- Tu veux que je pousse ton fauteuil près de la fenêtre ?
- Si tu veux, mais fais le rouler doucement, s’il te plaît…Pas comme la dernière fois, d’accord ? Ce n’est pas parce que tu aimes les courses de bolides que je dois devenir pilote !
- O.k., ok c’est cool...
- C’est quoi ?
Grand-père fut toujours à la hauteur de ses ambitions. D’ailleurs le mot hauteur n’est pas de la démesure chez lui puisqu’à l’âge de dix huit ans déjà il battait le record départemental du saut à la perche avec un bond de trois mètres quinze. Oh, pas de coussins d’air ni de mousse pour la réception, mais un simple bac à sable assoupli et allégé par les dents d’un râteau. Il s’entraînait avec une perche en bois par-dessus les buts du terrain de foot qui longeait l’Escaut à Trith-Saint-Léger dans la banlieue valenciennoise. Un jour, les fumées lourdes des laminoirs où les blooms défilaient sans cesse, vinrent lécher les hauts sapins qui entouraient le stade. Le vent se leva bizarrement, ébouriffa ses cheveux devenus fous et fort d’aller plus haut, il toisa les éléments et s’élança en narguant le ciel devenu proche. A son impact sur le sol graveleux, la perche dans un bruit sec, se cassa net, se transforma en lance acérée et lui transperça le mollet. Depuis lors, il ajusta la barre de ses envies pour gravir avec raison les étapes de sa vie.
La guerre lui serra la ceinture surtout quand il se retrouva déporté en Allemagne, parqué comme du bétail et rossé de coups et d’injures. Dicté par la générosité d’un cœur sans rancune, il avait appris à pardonner pour se libérer l’esprit. On pouvait emprisonner son corps mais pas son esprit qui vagabondait encore dans le ciel de son enfance. Là était sa force et les images qu’il se projetait sentaient l’herbe tendre, les bleuets et les pâquerettes, les champignons, un plat qui mijote et les confitures de sa mère. Il se nourrissait des beautés de son village, des sinueuses ruelles aux secrets enfouis, des fontaines près des sources jaillissantes du coron Cocu qui doit son nom à un boxeur régionalement connu et du grand étang paradis des brèmes carpées qu’il aimait aller taquiner. Il arrivait à s’isoler, à voyager, à vivre ses rêves qu’il concrétisait dans ses pensées. Son âme devenait un écran gigantesque de souvenirs où les films de sa jeunesse s’y projetaient pour qu’il puisse, quand il le voulait, s’évader loin des griffures et meurtrissures d’un ennemi sans cœur. Alors il se disait chanceux d’être encore habité de doux souvenirs qui l’aidaient à vivre et n’hésitait aucunement de ce fait, à tendre la main aux âmes en détresse, démunies d’envie de former des espérances.
Dans ces camps de déportés. Dans ces parcs où tout le monde pataugeait sur des terres hostiles, la mort rôdait inlassablement et frappait les moins résistants. Il n’avait jamais fumé et pourtant il ramassait les mégots qui pigmentaient cette terre grillagée d’humiliations, de flétrissures et d’avanies. Dire que son action fit un tabac serait trop facile, mais de cette récolte il allumait souvent la dernière cigarette aux hommes étiques, cachectiques, exsangues et décharnés qui s’éteignaient, les yeux hagards, dans les volutes d’une dernière bouffée. Difficiles années de sursis où tant d’amis sont tombés près de lui où tant de fois la mort semblait dire : « Je suis près de toi et je ne te lâcherai pas ! » Alors dans ces parcs de non vie, mon grand-père, qui pensait lui aussi bientôt partir, marmonnait, soliloquait et s’envolait bien souvent dans le ciel de son enfance. Un jour alors qu’il était perdu dans ses pensées lointaines, le vent se leva soudainement, les nuages s’entrelacèrent dans un ciel mouvementé et des lettres s’y dessinèrent pour lui écrire ce message : «Tout ce qui meurt a vécu. Tout ce qui ne meurt pas ne vit pas. » Cette phrase avait une résonance particulière dans ces antichambres de la mort. Valait-il mieux mourir que de ne pas vivre intensément ? Valait-il mieux mourir pour que l’on reconnaisse sa vie, son existence ? Mais il était encore jeune et l’expérience lui manquait ! Il devait acquérir un enseignement pour partager un savoir ! Dans ces enclos d’hommes décharnés et vidés d’envie, y avait-il un espoir de se voir grandir ? Là où il n’y a pas de vie, il n’y a pas de mort ? Vivait-il ? Tout s’embrouillait dans son esprit… Des larmes de pluie frappèrent ses yeux aux paupières diaphanes et lui lavèrent ses noires idées. Un peu groggy tel un boxeur sonné, il supplia le ciel qui pleurait lui aussi à grosses gouttes et agenouillé, les poings fermés, il hurla à s’en casser la voix pour peut-être une dernière fois, ces mots de condamnés : «Laisse-moi vivre ! Laisse-nous vivre ! » Alors et allez donc savoir pourquoi, il s’accrocha à la vie pour pouvoir mourir en ayant au moins vécu. Ainsi la mort prit peur de l’immensité d’un cœur, recula sous un ciel grommelant et le laissa vivre en s’inclinant.
Grand-père a toujours aimé lire et connaissait Zola par cœur. Tiens, il avait inventé un procédé mnémotechnique sur son œuvre et le déclamait comme suit : « A Paris, Rome ou Lourdes, l’Argent fait La joie de vivre des Nanas qui pensent au Rêve d’Une page d’amour sans Fécondité sur La terre qu’on appellerait Au bonheur des dames. Point de coup d’Assommoir sur le prix du Travail mais de La vérité dans Le ventre de Paris où L’œuvre des femmes non rabaissées au rang de Bête humaine embellira nos pensées de Boutons de rose soufflés par un Ouragan d’esprit. » Il terminait tel un orateur qui revendique ses droits : « Cha ch’ed mi et j’l’ai pondu en Germinal! Oui Monsieur en Germinal. » Que de belles soirées avec aussi son auteur préféré, le poète mineur de Denain, Jules Mousseron. Mineur de fond et homme de scène, il avait fait de Cafougnette son personnage fétiche qui traversait par ses histoires tout le nord de la France. Ah le nord de la France ! Une des grandes passions de mon grand‑père ! Les histoires de Cafougnette bien sûr, les récits de Mononque Hubert, ceux de Kapio un personnage qu’il avait inventé de toutes pièces, les guinguettes et leurs flonflons, les accordéons des gloires locales comme Aimable et Momo Larcange, les géants du nord, les ducasses, les mineurs et l’horrible catastrophe de Courrières près de Lens du 10 mars 1906 où 1099 personnes périrent lors d’un coup de poussière. Saloperie de poussières de carbone qui s’enflammèrent et ravagèrent 110 kilomètres de galeries après une explosion d’une rare violence. Larme à l’œil il contait le courage de treize hommes qui vingt jours durant se creusèrent un passage dans les galeries écroulées pour pouvoir marcher sur des kilomètres et des kilomètres et sortir enfin du noir. Ils s’épaulèrent, s’entraidèrent et trouvèrent la force en se nourrissant d’avoine et de la viande d’un cheval mort. Les obsèques aussi du treize mars à la fosse commune de Billy les Mines où sous une tempête de neige, quinze mille personnes formèrent le cortège humain le plus déchirant et le plus long d’Europe. Il était intarissable. Tenez ! Le soir quand il nous racontait des histoires près de la cheminée, même les mouches s’arrêtaient de voler pour l’écouter. Il était un véritable conteur venu d’ailleurs et s’exprimait parfois de façon emphatique, mais ses mots étaient des pétales, ses phrases des fleurs et ses histoires des bouquets de senteurs… Sa région était tellement ancrée dans son esprit qu’il voyageait toujours avec un petit flacon empli de terre natale mélangée à quelques éclats de « gaillette » d’anthracite et de boulets. Ceci est mon sol et je ne dois jamais l’oublier disait-il. Parfois et c’était rigolo, il parlait en rouchi, patois de Valenciennes, qu’il revendiquait avec force : « Essayer de faire taire le parler d’un terroir, c’est tenter de réduire l’histoire au silence pour oublier la parade du temps dans son défilé de cultures. » Je crois même qu’il était fier de sa trouvaille, car tel un homme d’état ou un comédien sur les planches, il rythmait ses mots de son index en défiant le ciel qu’il connaissait tant et terminait toujours par : « Et cha ch’ed mi ! » Il se faisait fort de réciter en ch’ti aux bonnes gens venus d’ailleurs, un de ses poèmes sur Trith Saint Léger, village de son enfance et surtout de ses belles amours.
- Allez grand-père récite-moi !
ACCUEIL TRITHOIS
T'as biau aller bin lon à cacher et' quémin /Té peux pinser bin sùr qu'ailleurs ch'est mieux qu'ichi /Et aller vir aute part cheux qui font des chichis / Mais ch'est toudis à t'village qu'é t'arviendras d'main./
Les gins qui t'ont quer et qui connaissent et' pére /Sont d'el même souche qu'é ti et ne t' f'ront pas braire. / Ravisse autour ed' ti, arliève tes vrais amis /Et té verras qu'é té pinseras à cheux d'Trith./
In a pas peur ed' taper du poing sur el tap /Mais comme té sais, nos poings sont moins greux que not' cœur /Et y'aura toudis du rassacache et du rap /Pour chelui qui connot dins l'instant el malheur./
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Trithois : Habitant de Trith-Saint-Léger situé près de Valenciennes dans le nord de la France. Cacher : Chercher // Quémin : Chemin Vir : Voir // Avoir quer : Aimer // Rassaquer : Retirer // Braire : Pleurer // Rassacage : Potée de haricots, de pommes de terre, carottes, navets et chou cuite dans une soupe à la jambette de porc d'où on la rassaque (retire).
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Invité par un groupe de jeunes de son âge à un pique-nique sur le Mont Houy, il fut troublé au premier regard par une jeune femme aux pas hésitants mais avec des yeux d'un vert lagon dans lesquels il ne pouvait que s'y plonger. Ses longs cheveux noirs contournaient son cou de déesse pour venir en natte caresser le devant de son corsage brodé de petites pâquerettes et bleuets entrelacés. Broderie ou dentelle de Valenciennes ? Il n'en savait rien lui le sportif ! Pourtant la finesse de ce chemisier à broderies blanches et bleues, gonflé par deux seins cachés d'un tissu moiré, trahissait son émoi. Elle s'avança timidement et lui présenta un assortiment de tartes à gros bords, à la rhubarbe, à « papin » et au coulis de myrtilles. Leurs yeux se brouillèrent d’un trouble jamais rencontré… Leurs mains hésitantes se frôlèrent et quand il embrassa la tarte aux myrtilles une douce chaleur l’envahit et gonfla sa poitrine à en faire exploser son Marcel. Dieu n’existait pas, il en était sûr et certain, mais cette grâce caressante qui embrasait son cœur d’un rouge émoi d’amour, d’où venait-elle ? C’est alors, et allez donc savoir pourquoi, qu’une voix intérieure lui murmura ceci : « Te voilà amoureux et c’est elle qui t’accompagnera ! » Il baissa les yeux, cueillit délicatement une pâquerette pour sauver sa face rubescente et sourit au papillon qui virevoltait près de lui pour signer sur les bleuets échappés d'un champ de blé, l’instant de cet élan d’émotion et de félicité.
- C'est quoi ? - Ben c'est cool ! - C'est quoi ?? - Ah oui, restons français ! Je pousserai ton fauteuil tranquillement… - Je préfère ! C'est cool, pff ! Alors écoute bien…
Quand je regarde les vieilles choses, mon esprit vagabonde dans un monde de souvenirs et je revois les images de ma jeunesse qui, comme tu peux le voir, est quelque peu défraîchie en ces grandes chaleurs estivales. Telle une fleur qui manque d’eau la jeunesse se fane et on perd très vite ses pétales. Arrose ta vie de mille gouttelettes d’émotion, alimente la source de tes passions, aie une soif insatiable de curiosité et tu pourras te constituer le plus beau des trésors, celui de la vie.
- Un trésor ?
- Oui, un trésor magique.
- Comment ça, magique ! Il peut transformer les choses ?
- En quelque sorte oui, mais pas tout de suite car le chemin qui te mène vers le bien est encore loin. Sois patient. Tel le Petit Poucet qui se crée un retour assuré, accumule les bienfaits de la vie et tu pourras, tout comme moi, revenir sur tes joies. Tu vois, lorsque tes pas se feront lourds et pesants, lorsque tu seras seul et loin de tes proches, malade ou diminué, allonge-toi calmement et dans la béatitude de l’instant présent, laisse toi glisser, doucettement, vers le coffret de ton adolescence. Ouvre le, laisse toi émerveiller, regarde cet enfant qui est toi et alors, une vitalité intérieure pleine d’émotions heureuses te ressourcera. Le fleuve de ta vie deviendra tranquille et tu pourras vaincre la routine, la solitude, l’immobilité. Ce coffret, ce trésor, ce jardin secret illumine ma vieillesse et me permet de gambader dans les prés, marcher sur la colline et courir sur les tapis de pâquerettes à l’âge où je ne puis plus.
- Tu racontes n’importe quoi Grand-père ! Ce n’est pas un vrai trésor ! Il n’y a pas de pièces d’or.
- Tu apprendras avec le temps que chaque homme est doté à sa naissance d’un trésor qui n’est pas forcément composé de monnaies sonnantes et trébuchantes. Souvent l’essentiel réside dans l’illusion et le rêve, et parfois, l’apparence prime sur la réalité. Alors, pour atteindre cette sagesse d’exécution, il faut que tu emmagasines dès ton plus jeune âge, au plus profond de ton âme, toutes les graines de bonheur et d’amour partagées. Celles-ci germeront très, très lentement dans ton esprit sous l’impulsion de tes coups de cœur. Mais, tu devras laisser passer les ans et connaître les formules magiques pour accumuler ces richesses. Le trésor dont je te parle est un ami qui est en toi, qui stocke tes joies et les libère, si tu lui demandes, sous forme d’énergies réparatrices.
- C’est compliqué Grand-père, parle plus simplement. Tu as dit : les formules magiques. Il y en a plusieurs ?
- Il y a deux clefs pour ouvrir ton cœur : l’une pour amasser et stocker les richesses de l’esprit et l’autre, pour les libérer et embellir ta vie.
- Donne-moi ces clefs Grand-père ? S’il te plaît.
- Ceci un secret. Un secret de famille que tu devras protéger et ne le confier à personne.
- Je serai muet comme une carpe, grand-père.
- Alors écoute bien. Pour récupérer la première clef, pense très fort au partage, car l’ami qui est en toi, aime la générosité et saura te le rendre. Ferme les yeux, respire longuement et chuchote à ton ami ces quelques mots griffonnés sur un papier plié en quatre et qui devra rester cacher au fond de ta poche.
Ô mon cœur, reçois cette graine d’émotion
Amasse et stocke la beauté de cet instant
Pour que demain et plus encore au fil des ans
Tu me donnes la lumière dans mes actions.
N’oublie pas de le remercier !
- Et la deuxième clef Grand-père ?
- Oh, Pour la deuxième clef tu as encore le temps car c’est celle des grands.
- Je suis grand ! Regarde !
- Bien sûr, mais pas suffisamment pour interpeller ton ami avec cette deuxième clef.
- Quel ami Grand-père ?
- Mais celui qui est en toi. Il est tout petit mais sa voix est celle de la conscience qui t’éclairera sur la réalité pure. Tu peux l’entendre. Fais-lui confiance car il t’aide en éliminant le doute qui est en toi et ne laisse filtrer que l’amour. Il travaille énormément à sélectionner toutes les belles images de ta vie qu’il te restituera quand tu en auras le besoin. Tu sais quand on est jeune on dit : " Quand je serai grand …" Mais quand on est vieux on dit : " Si j’étais jeune …" Alors cette deuxième clef te permet de recouvrer ta jeunesse d’antan. N’est-ce pas formidable de se retrouver avec ses copains d’enfance, ses amours, ses joies, ses enfants... Tu vois, la solitude n’existe pas, enfin je crois.
- Tu parles comme Gilbert Bécaud Grand-père.
- Ah bon ! Ah oui, c’est vrai ! La solitude ça n’existe pas ! C’est ça ? Mais comment tu connais Gilbert Bécaud, toi ?
- Moi je ne le connais pas très bien, mais à la maison il est numéro un au hit parade ! C'est de la folie grave avec Bécaud. - C’est bien Bécaud. J'ai d'ailleurs quelques disques de lui près de l'électrophone. Si tu veux… - Ah non non merci ! Tu ne vas pas t'y mettre aussi ! - L'essentiel est de trouver de l'énergie dans ce qu'on aime?
- Ben moi c'est la techno et je peux te dire que ça move !
- En français s'il te plaît ? - Heu, ça remue quoi !
- J'aime mieux ça… Pff… ! Ca move ! Tu vois c'est surtout de ton âge et une question de mode. Mais tu as raison, vis ta vie intensément pour ne rien regretter…
Une voix, forte mais attentionnée, volant dans les airs d’un couloir se fit entendre :
- « Thomas, tu embrasses papi. On va rentrer ».
Thomas s’accroche au cou de son Grand-père, l’embrasse très fort et s’approchant de son oreille lui chuchote :
- Dis, tu me présenteras à ton ami de l’intérieur Grand-père ?
- Oh ! Il te connaît déjà et souvent il me fait passer des instants merveilleux avec toi.
- C’est vrai !
- C’est vrai.
Tu me raconteras ? Juré ?
- Juré. Oh! En partant laisse la porte entre ouverte s’il te plaît. - O.K, à dimanche prochain Grand-père.
Revenant du jardin où les fins de semaine, quand le temps le permet, il bine et ratisse la terre, mon père, affublé d’une vieille veste de toile bleue aux manches trop courtes et délavée par des années et des années de production jardinière, m’interpella avec son accent chti qu’il cultivait aussi pour ne pas perdre ses racines :
- Alôrs Thomôs tu ôs passé du bon temps ôvec Grand-père ?
- Oui papa. Tu sais Grand-père connaît Gilbert Bécaud et va courir sur la colline aux pâquerettes avec ses copains d’enfance.
- Bien sûr…Bien sûr…
- Oh! J’ai oublié mes cartes de jeu « Deus » et ma casquette dans la chambre de Grand-père, je reviens tout de suite.
Pendant que son père entrait dans la salle de bains, Thomas S’avança vers la porte entre ouverte et dans le calme des lieux, il entendit clairement une voix suave qui murmurait :
Ô mon doux ami,
Les événements anciens me rajeunissent
Mais les événements nouveaux me vieillissent
Alors laisse-moi, pour que je puisse vivre,
Voir les instants de mon passé qui m’enivrent.
Je te remercie…
Après les embrassades et les au revoir dominicaux, Thomas et ses parents rejoignirent la voiture sans avoir oublié les incontournables pots de confiture préparés amoureusement par Grand-mère. Ah ! ma grand-mère !
Orpheline à l'âge de 10ans des suites d'une guerre qui a laminé le nord de la France, elle s'est retrouvée, tout simplement, pupille de la nation dans un orphelinat de la région lilloise. Accablée de désespoir, déchirée de sa famille, et séparée de son frère jumeau, elle dut supporter le fardeau de l'existence sans pour cela renoncer à la vie. Dans ces moments de désarroi où une main tendue serait appréciée, l'impensable peut également arrivé. C'est ainsi que le gestionnaire peu scrupuleux de cet orphelinat s'est emparé des subventions de l'état à l'adresse des pupilles de la nation pour s'enrichir à l'étranger. Pas un sou pour ma grand-mère et pas un sou pour ces orphelins innocents à l'adolescence détruite, humiliée et mal chérie. Alors à vingt et un ans, elle se retrouva dans la vie active seule au monde, désemparée et démunie de l'obole compensatrice de l'état. Férocement déterminée à affronter et combattre la folie des hommes qui martelaient encore de leurs bottes les pavés du nord, elle claqua la porte de son purgatoire et partit la tête haute fusillant du regard son passé. Doit-on pleurer et maudire ou se reconstruire et construire ? Vivre dans le passé ou livrer bataille pour organiser son avenir ? Animée d'une force de caractère exemplaire, elle a su balayer du revers de la main, l'hostilité des hommes qui l'avait évincée du bonheur de l'adolescence. Elle qui aurait apprécié Gérard de Nerval quand il disait : « Profitons de l'adolescence, Car la coupe de l'existence, Ne pétille que sur les bords... », ou encore Louis Pauwels : « L'enfance trouve son paradis dans l'instant. Elle ne demande pas du bonheur, elle est le bonheur »
Alors, quand elle rencontra mon grand-père lors d’un pique-nique, là-haut sur la colline du Mont H0uy qui surplombait l’Escaut, ses yeux se brouillèrent d’émotion. Elle se sentit de suite dévisagée, plutôt caressée d'un regard qui avait tendance à lorgner ses dentelles. Travaillait-il aux cent mille chemises sur la Place d'Armes à Valenciennes ou avait-il remarquer son teint rubescent et son pas hésitant ? Pourtant cet homme au regard gris bleu acier et au corps d’athlète si bien moulé dans son Marcel aimait marcher dans l’herbe fraîche, admirer les papillons virevolter, cueillir des pâquerettes et respirer l’air des collines aux senteurs « champignonnées ». Ceci elle l'avait remarqué même remarqué et remarqué… Mais alors pourquoi avait-il choisi sa tarte aux myrtilles ? Pourquoi dans tous ces assortiments, il avait choisi SA TARTE ! Elle baissa les yeux, passa ses doigts dans ses cheveux et sentit en se retournant, un souffle de vent léger imprégné de senteurs de pâquerettes et de bleuets lui caresser sa joue rubescente d'un baiser qu'elle ne pouvait refuser... Dieu lui faisait un signe, c’est sûr, et par cette grâce qu’elle ne pouvait repousser, elle se mit à rêver. C’est alors, et allez donc savoir pourquoi qu’une voix intérieure lui murmura ceci : « Tu l’aimes déjà et c’est lui qui te conduira … »
Ma grand-mère remplaçait inlassablement de ces pots de confiture si tentants, les papiers sulfurisés percés de mes doigts potelés sans jamais me gronder. Elle avait ce doux sourire de connivence qui brouillait mes yeux de perles d'amour. Alors quand je me blottissais dans le nid douillet de ses bras protecteurs, je lui chuchotais mes confidences de complicité gustative : « La rouge… Au milieu… Elle était très, très, très bonne. Rien à voir avec celles de la cantine de l’école ! Tu devrais leur donner des conseils ! ». Il n'y avait rien pour elle au-dessus du très, très, très et je le savais. Dans ces instants ses yeux se brouillaient aussi et ses lèvres, d'une douceur extrême, se posaient sur mon front comme un remerciement duveté. Le secret des confitures ! Nous étions complices ! Elle était fière de ma gourmandise qui lui donnait une notoriété insoupçonnée sur la préparation de ces nectars de fruits. J’étais le dégustateur privilégié ! Vous entendez ! Oui privilégié et secrètement reconnu et incontesté à ses yeux, car la bouche d’un enfant n’est pas encore altérée. Souvent, elle testait d’autres recettes et attendait avec impatience ma visite au garde-manger dans la cave mansardée à l’ancienne, pour constater la grandeur des trous dans les papiers glacés et sulfurisés. Plus les trous étaient évasés, meilleure était à mon goût la confiture ! Meilleure était sa recette et elle le savait. En quelque sorte, j’étais le maître absolu dans le choix de ses confitures et jamais, je n’ai eu autant de responsabilités pour l’élaboration d’un produit aussi sucré de bonheur. Oui, je peux le dire maintenant, grâce à moi, grâce à mes dégustations clandestines, grand-mère était considérée par toute la famille comme la reine de la confiserie. Enfin…Laissez-moi le croire
Papa enclencha une cassette de Monsieur 100.000 volts et machinalement je me retournai pour regarder par la lunette arrière la maison de Grand-père et de Grand-mère. La voiture, une belle Ds des années soixante, s’éloignait et je vis derrière la grande fenêtre ouverte du rez-de-chaussée, mon Grand-père, une main levée dans la brise vespérale qui gonflait les voilages. Il caressa le vent de sa main fragilisée par les ans et me souffla ce message : «N’oublie pas, je suis toujours avec toi ». Alors, pour ne pas oublier cette image pleine de tendresse et de douceur, je tirai du fond de ma poche les mots secrets de mon grand-père, je fermai les yeux, respirai profondément, et dans le parfum des confitures, j’interpellai mon nouvel ami :
Ô mon cœur, reçois cette graine d’émotion
Amasse et stocke la beauté de cet instant…
Mais comme un écho venant à contre-courant, porté par les rayons d’un soleil couchant, j’entendis la voix de … de … de mon père !!! Il disait :
Pour que demain et plus encore au fil des ans
Tu me donnes la lumière dans mes actions.
Bien des années se sont écoulées et je pense encore et toujours à mon grand-père et à ma grand-mère d'amour, quand sur un vieux papier froissé je dessine la beauté du jour, relis les instants aimés de mon passé et regarde en souriant mes enfants sucer leurs doigts devenus sucrés. Aujourd’hui, je sais que nos chers aînés à la chevelure blanche sont des traits d’union entre la vie et l’autre monde. S’ils voyagent parfois dans les nuages c’est pour mieux percevoir le chant mélodieux des messages édulcorés de nos Dieux. La sagesse leur est soufflée par le doux zéphyr et si parfois vous les apercevez, là-haut sur la colline, ébouriffés et marchant sur les verts tapis fleuris, sachez qu’ils cueillent dans le vent des bouquets de mots pour embellir nos vies de douces pensées au parfum de paix. Nos chers aînés aimés restent éternels dans nos mémoires et nous emmènent encore et toujours dans les jardins secrets des délices de l’imaginaire pour apaiser nos angoisses et nos colères passagères
Un jour, peut-être, le vent sera mon ami, mon épouse fera des confitures et j’irai cueillir sur la colline des mots aux mille senteurs « champignonnées »…
Simples précisions
Originaire du nord de la France, je suis d'une génération meurtrie par la guerre qui me priva de l'amour d'un grand-père, d'une grand-mère. Ce vide familial est toujours présent, alors, laissez-moi l'espace d'un instant me les inventer et me les imaginer tels que j'aurais voulu qu'ils soient. De la haut je sais qu'ils me protègent encore et toujours et bien souvent, quand je scrute l'immensité d'un ciel poudré de pépites argentées, une étoile bien plus scintillante que les autres me fait des clins d'œil de complicité. Alors et allez donc savoir pourquoi, tel un écho porté par un souffle d'amour aux senteurs imprégnées de pâquerettes et de bleuets, des messages chuchotés viennent parfois caresser mes pensées pour me dire : « L'humilité, La générosité, le naturel, et les mains tendues sont bien souvent les signes de la bonté. Pense un peu à ça s’il te plaît ! » Dans ces moments là, je me suis entendu dire : Grand-père c'est toi ? Grand-mère c'est toi ?
Jean‑François Grégoire
(Paisansage)
Remerciements
Si Philippe Obrecht a dit : " Rien de tel que des amis à la maison pour enlever les toiles d'araignées du plafond", je dirais pour ma part que je ne peux effacer de ma mémoire le décor d'une joie profonde, les aromates d'un plat qui mijote, l'air d'un accordéon qui s'étire, le chahut d'un carnaval qui tambourine, les grimaces d'un "Kapia" qui s'exhibe, les verres en contact qui se lèvent, les rires des enfants et la main tendue des copains qui me montrent que j'existe. C'est à travers de tels instants de joie que la vie devient un trésor de partage et d'affection.
J'ai traversé des villes brumeuses aux plaisirs limpides grisés de vin, de bière ou de rhum mais aussi mouillés de larmes de joie. Nombreux sont ceux qui manquent à l'appel aujourd'hui mais ils vivent encore en nous, dans nos mémoires, dans nos histoires.
Les mots que je ne peux exprimer pour vous remercier de tant de prévenances, représentent pour moi les fleurs du silence qui embellissent sans boniment la complicité des hommes…
Merci du fond du cœur,
A mes ami(e)s qui se reconnaîtront,
Je vous aime.
Jean‑François Grégoire
(Paisansage)