Le vieux couple s’est débarrassé de l’hiver resté collé à leur loden en entrant dans la chaleur aseptisée de la chambre numéro deux cent cinq, au deuxième étage de la «clinique-aux-murs-jaunes-et-aux-rampes-blanches-pour-se-tenir-dans-les-couloirs ».
La petite dame nerveuse incarne et assume complètement les côtés intellectuel et tellurique de ce binôme, alors que le monsieur qui la suit se présente, lui, comme son inverse, tout en muscles vieillis et en rêves adolescents…
Brel dirait qu’elle est la sévère, et lui le doux. Aucun doute là-dessus : cela se sent et s’entend dès les premières paroles, le premier mot jeté, le dernier ordre vitupéré à son obtempérant mari, mais cela se voit tout autant : encombré de ses bras de mineur et de ses rêves de mineur, le mari suit son épouse comme une bête de somme écervelée, réagissant mollement aux incitations de son épouse à tout devoir faire vite et nerveusement. Cette tête dans les nuages surmonte un corps forgé par des années passées à ramper dans des galeries souterraines d’un terril borin. Il a cette bonne gueule du houilleux originaire de l’autre pan du rideau de fer. A la réflexion, il ressemble assez au pape (pas au Berger allemand mais plutôt à Karol, Jean-Paul le Polonais). Ses longs membres de mineur immigré sont toujours musculeux, et ses mains ont sué tant d’années sur des manches de pioche qu’elles en ont gardé la forme.
En y regardant de plus près, on peut surprendre dans son regard qu’il voudrait cracher sa mémoire à quelqu’un qui l’écoute, tel un peintre qui vomirait son talent sur la blancheur virginale d’une toile… Pourtant, il n’est jamais venu à l’esprit du vieux mineur d’acheter trois tubes d’aquarelle et un pinceau : il sait ses doigts trop gourds… Il n’écrit pas non plus : pas lu les grands livres. Pendant les pauses dans les galeries, le peu de lumière lui permettait à peine d’apercevoir ce que sa femme lui avait réservé à manger, et c’était bien suffisant ! Sa littérature à lui se limitait à sa boîte aux lettres, encore ne lisait-il pas lui-même, incapable qu’il se savait à déchiffrer ce bizarre alphabet occidental. Alors il écoutait son épouse lui faire la lecture. Sauf pour le sport, car les photos et les chiffres suffisaient bien pour qui se contentait des résultats de football. Il s’en contente encore aujourd’hui…
Pour l’écouter raconter ses souvenirs, il fallut qu’une oreille bienveillante existat, et sa femme ne l’écoutait, ne l’écoute pas, ne l’écoutera jamais; elle n’est pas là pour ça, ce n’est pas dans ses attributions : elle, elle dicte et édicte !
A n’en pas douter, c’est pour lui que le couple est venu, à cause de lui !, rappelle madame. D’ailleurs, l’homme est déjà échoué sur son coin de drap crème, évoquant une baleine qui achèverait de mourir sur une plage de côte belge, au moment ou tous les muscles et toute les chairs s’amassent en un poids qui compresse des poumons trop usés.
C’est sa quatrième hernie, mais pas de celle qu’on attrape en poussant un chariot d’acier sur des rails rouillés et distendus en gravissant une pente charbonneuse… Il s’agit ici de la crampe mesquine et néanmoins subite qui vous arrache le ventre alors que vous ramassez votre fourchette lâchée à terre par mégarde sous d’éternelles remontrances conspuant le manque d’attention des hommes. Ah ! Comment manipuler d’aussi petits objets lorsqu’on a les mains forgées pour arracher la roche de sa veine ? Il lâche de plus en plus souvent et de plus en plus de choses… De moins en moins par hasard; l’âge, sans doute ?
Pourtant, son épouse, elle, ne lâche jamais rien ; même lui elle ne le lâche pas ! Il a voulu ramasser très vite, dans l’espoir de passer inaperçu. Du coup, ses tripes jusque là bien rangées se sont transformées en nœud étrangleur, alors que Madame rouspétait sur cette tête-en-l’air d’époux qui rêvasse toujours, toujours ailleurs plutôt qu’à ce qu’il devrait faire !
Elle l’aime pourtant, mal sans doute mais elle l’aime. Et pourquoi mal, après tout ? Il est tout pour elle. Préférerait-il de la pitié ? Pour sûr non ! D’abord parce que c’est un sentiment qu’on a jamais éprouvé à son égard et qu’il se méfie de tout ce qu’il ignore. Se faire engueuler, ça, il connaît : c’est ce qui a fait sa vie, à tel point qu’il ne réagit plus qu’à cela. L’usine, les boches, la mine… Des souvenirs remontent… Mais se faire plaindre, pas question ! Il n’est pas une baleine, lui : aucune envie de mourir, et aussi ridicule que cela paraisse, il n’est là que par la faute d’un couvert trop petit, trop léger ! Les souvenirs…
Il faut de l’imagination pour réfléchir, pour penser à la mort ; ce n’est pas un créatif, ce n’est pas un pensif, tout juste est-il rêveur. Ce n’est pas lui, ce trop plein de souvenirs qui le hantent, mais tant d’années à les taire l’ont changé. Lui est acteur de sa vie, il n’en est pas le scénariste. Alors, la mort, vous pensez ! Lui n’est qu’un peintre sans pinceau : les gouaches, les couleurs, c’est pour les enfants ou les génies. Il oscille entre les deux sans jamais être ni l’un ni l’autre comme la plupart des êtres humains. Sa seule conception de l’art, c’est le travail, et aujourd’hui les souvenirs du travail.
Des millions de petites munitions défilent dans sa tête, qu’il compte comme d’autres des moutons. Ce sont des balles de fusil qui passent devant ses yeux de gamin sur une chaîne de montage dans l’usine des Allemands, ses Allemands, ceux aux bottes qui reluisent, parfois grâce à lui d’ailleurs, ces Allemands qui hurlent des ordres sans arrêt et considèrent la sueur des autres comme un dû, au point de ne pas ressentir le besoin de la payer ; lui n’est qu’une victime de plus d’une guerre qu’il ne comprend pas. Il ne comprend pas à tel point qu’il ne se sent pas victime, il ne ressent pas l’injustice de sa condition. Il est vrai que dans ces années-là, il existait des endroits bien pires ! Son salaire, à cette époque, c’est la vie sauve un jour de plus tant que le boulot est réalisé…
Les munitions… Les moutons… Le produit bleuâtre s’écoule dans la veine de son bras noueux comme la branche d’un arbre éreinté… Les souvenirs…
Il s’endort…
Son épouse est repartie, pour dormir, parce qu’on lui a interdit de passer la nuit au côté de son mari à l’hôpital, que ce n’est pas raisonnable, que c’est une chambre commune, pour hommes, enfin pour mille raisons qu’elle a estimé ridicules. Quand on n’a pas les moyens de se payer une chambre pour personne seule, il faut bien finalement se résigner, quelque concession il faille exiger de son caractère. Après avoir rouspété une dernière fois, éructé mille recommandations inutiles à une infirmière dont le service se termine dans moins d’une heure et qui, par conséquent, fait de moins en moins semblant de l’écouter, elle s’est enfin décidée à repartir.
Ce que tout le monde ignore, c’est qu’une fois la porte de la chambre 205 refermée derrière elle, c’est la vieille dame qui aura soudain l’impression d’avoir ses propres tripes à l’air. Cette nuit, seule dans son grand lit aux draps de pilou, elle pensera mourir un peu, elle pleurera beaucoup mais sans bruit pour ne pas que les voisins entendent, elle va crier intérieurement sa peur muette de le perdre définitivement, mais cela, personne ne le saura jamais. En fait, la réalité voudra peut-être qu’elle s’endorme devant un programme insipide distillé par la télévision pour ne pas affronter le lit désert.
Puis demain, elle renaîtra ! Elle renaîtra pour revenir, pour le retrouver, pour l’engueuler mais surtout pour l’entendre respirer, vivre. D’ailleurs, elle soignera particulièrement sa toilette devant le lavabo, sans même en avoir conscience. Et elle examinera un instant les ravages du temps dans le petit miroir que son mari utilise lorsqu’il se rase le matin. Puis elle accordera encore quelques instants à se maquiller et à s’habiller, pour se faire belle pour lui. Lui seul qui peut lui donner l’impression qu’elle est encore désirable, ça se lit dans ses yeux quand il la scrute de bas en haut dès qu’elle entre dans une pièce.
Parce qu’elle fabrique le pain et les plats délicieux dont il porte l’odeur, « son » pain, et qu’ils s’aiment, et que s’ils n’avaient pas si honte, même qu’ils se le diraient, en tout cas plus souvent… en tout cas parfois… et peut-être qu’ils s’engueuleraient moins. Mais c’est une autre vie…
Cette nuit, le vieil homme dont on ne racontera pas l’histoire, après avoir dormi d’un sommeil lourd des produits chimiques injectés dans sa vieille carcasse, lourd et endolori comme le bas des reins après un jour de mine, se réveille laborieusement. Il parcourt l’espace de ses yeux myopes, essaye de se servir du perroquet triangulaire qui pendouille au bout d’une chaîne à septante centimètres de son nez, puis jette un regard panoramique, cherchant dans le brouillard flou de la pièce quelque chose de vivant. Son voisin de chambre, un gamin pour lui, l’a écouté parler pendant toute la nuit, sans réagir, sans jamais répondre ou commenter. Difficile de faire autrement : être opéré des cordes vocales, ça ne facilite pas la conversation !
Le Polack a parlé de la guerre, sans John Wayne ni Hardy Krüger, en utilisant plus souvent le terme « survie » que le mot « ennemi ». Il a projeté le film de sa vie dans les yeux pers du jeune homme attentif. Il a revu, revécu et narré avec ses mots naïfs et son accent râpeux l’Ukraine, car en fait il est Ukrainien et non pas Polonais. Mais on l’a toujours appelé le Polack, et quand il a compris ce que cela signifiait, il était trop tard pour changer de surnom, et puis il faut bien dire qu’il s’en fout de son surnom, d’autant qu’il aurait pu tomber plus mal.
Il a revécu en rêve l’éclatement de sa famille, la guerre, l’éloignement, l’adolescence dans cette usine fabricant la mort. Puis, un beau jour, ses sœurs sont réapparues, l’une à l’Ouest, l’autre à l’Est, le nouvel ennemi du moment : le Rouge. D’autres bruits de bottes, un uniforme diversement coloré, mais les mêmes extrêmes. Et cette sœur qu’il ne reconnaît plus, ils ne se comprennent pas, ne partageant pas la même langue, la même foi, la même philosophie, les mêmes intérêts. Dans son souvenir, elle avait huit ans, elle en a soixante dans la réalité ; qu’il a bien fait de choisir de fuir à l’Ouest !
Mais il ne se reconnaît pas non plus dans l’Idéal américain. Pour lui, l’argent a la couleur et la crasse de la suie de charbon qui tâche les doigts comme de l’encre et qui donne aux yeux des hommes un maquillage permanent. L’argent, il en connaît la valeur et sans doute plus qu’un autre, mais ne satisfait pas de ne vivre que pour en gagner ou d’en gagner sans que cela soit difficile…
Tiens, au fait, à quoi a-t-elle bien pu servir cette vie si courte de quatre-vingt-trois ans ? S’il ne la raconte pas, quelle trace en restera-t-il ?
Cette nouvelle mérite-t-elle toujours son titre ? Pas tout à fait, sans doute, si vous lisez ces lignes. Mais des hommes, mais des femmes comme ceux-ci, combien s’en trouve-t-il qui meurent à chaque minute, et dont on a oublié d’écrire l’Histoire ?
« Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qu’on brûle » (Proverbe africain)
cronin note ce texte: 10/10
bonsoir Thefly
Je salue ta plume, tu rends un très bel hommage en écrivant ainsi. Tu as su nous mettre dans la peau de deux personnages, de leur vision de leur propre vie. Très émouvant, dans la forme et la profondeur des sentiments. Un écrit où la solitude et la perte de l'autre, malgré comme tu dis "les engualades" se vit très mal, car on fond ils s'aiment... le temps de la vieillesse nous fait comprendre bien souvent qu'il vaut mieux être deux quand l'heure est venue.
J'ai été très touchée par ton récit. et, cette phrase véridique que tu laches à la fin : "Mais des hommes, mais des femmes comme ceux-ci, combien s'en trouvent-ils qui meurent à chaque minute, et dont on n'a oublié d'écrire l'histoire ?" Un grand bravo !
AMITIE CRONIN (Corinne). Je te souhaite d'excellentes fêtes de fin d'année, un joyeux Noël. :zibou: :popo: :angy: :fleur: :merci:
fredi note ce texte: 10/10
je découvre par hasard ce magnifique texte,bouleversant, ce sont des héros de la vie, la vraie , celle que tant de gens ont enduré et qui partent en silence, sans faire de bruit et leur existence méritait bien un écrit
merci
frédérique